posted 15 January 2007 18:22
L’esprit qui se dégage de ce livre est très éloigné de ma perception des choses. Ce ne sera une surprise pour personne. Une analyse exhaustive serait trop longue. Je m’en tiendrai donc au bref commentaire personnel ci-dessous en quatre points et une conclusion……
Pour les pistes de recherche susceptibles d’élucider les pertes de cheptel actuelles, j’espère avoir le temps de rédiger dés que possible un article qui sera accessible à tous sur Internet. Cela permettra à ceux qui le souhaitent de réfléchir et travailler aux hypothèses que j’avance ou de m’apporter la contradiction.
1) Qu’est ce que le miel ?
Je ne connaissais pas le Docteur Jean Louis Thillier. A la lecture de son curriculum vitae, on se dit qu’il s’agit certainement d’un expert extrêmement qualifié dans son domaine…. Qui n’a hélas rien à voir, ni avec l’abeille, ni avec le miel. Quelques exemples de propos très approximatifs glanés au hasard :
- « Le miel n’est constitué que d’eau et de sucre » Les acides organiques, les enzymes, les arômes, toutes ces richesses de goûts et de couleurs, c’est quoi ?
- « Le miel n’a aucune valeur thérapeutique ». On peut dire cela de tous les aliments. Sauf de rares exceptions, (chacun pourra le vérifier sur les étiquettes et dans les supermarchés) les commerçants présentent le miel comme un aliment et non un alicament. Toutefois, il est prouvé que dans le miel on peut conserver plusieurs semaines les fragments de peaux humaines à greffer. Il est également prouvé que le miel permet de cicatriser les grands brulés à une vitesse phénoménale. Pourquoi ne fait on pas la même chose avec de l’eau sucrée ?
- « Seule la gelée royale a une utilité pour la santé » ????????? ah bon ???? grâce aux 12gr de protéine et 5 gr de lipides pour 100g ? Voilà un scoop intéressant qui fera plaisir aux producteurs de gelée. A titre personnel, je ne ferai pas de commentaire car c’est un produit que je ne connais pas. Il est préférable que chacun reste dans sa spécialité.
Finalement, cette « expertise » est une excellente illustration des incompréhensions dont l’apiculture est victime.
J’ai bien dit des incompréhensions. Car le dossier phyto abeilles n’est que l’illustration d’une incompréhension parmi bien d’autres.
Par exemple :
- On dit souvent qu’il suffit d’avoir une ruche pour se prétendre « apiculteur ». Mais en fait, cela va beaucoup plus loin. Dés qu’on a envie d’avoir une ruche, on peut déjà s’intituler « apiculteur ».
- Il en est de même pour la fonction d’expert. Dés que l’on est expert, dans quelque domaine que ce soit, l’usage est de ne donner son avis que dans son champ de compétence. Or, la compétence apicole fait exception à cette règle puisque de nombreux experts de n’importe quelle discipline n’hésitent pas à donner leur avis sur les questions apicoles pour lesquelles ils n’ont strictement aucune légitimité.
Mr Thillier nous en assène une preuve spectaculaire. Cet « expert », qui serait bien incapable, dans un test en aveugle de différencier un miel de romarin d’un sapin ou d’un acacia, s’autorise à donner un point de vue de comptoir sur un sujet complexe à propos duquel il n’a manifestement aucune notion.
Même sans aller chercher Mr Michel Gonnet (encore qu’un ingénieur retraité de l’INRA qui a travaillé toute sa vie sur le produit ne serait pas mal placé pour en parler), il existe des experts du miel, qui auraient pu être sollicité à la place de Mr Thillier, pour donner un avis autorisé.
Eh bien non. Cas unique à ma connaissance, là ou il ne viendrait à l’idée de personne d’interroger
- un expert du plâtre pour parler du béton,
- un expert du bois pour parler du plastique,
- un expert du blé pour parler du maïs,
- ou un expert de littérature pour parler mathématiques
Dans notre champ de compétence, on trouve fréquemment,
- un expert toxicologue pour disserter sur les maladies des abeilles,
- un pathologiste pour apprécier la « normalité » d’une récolte de miel,
- un scientifique émérite dans un domaine quelconque, pour donner son avis sur la population d’une colonie d’abeilles.
- et dans ce livre un Immunopathologiste pour venir nous expliquer ce qu’est le miel.
Il n’y aura de véritables progrès dans la compréhension des problèmes complexes que posent les épandages de produits phytosanitaires sur l’environnement en général et les abeilles en particulier que lorsque chacun restera dans son champ de compétence. A ce titre, il faut marteler avec obstination que, tant que des apiculteurs experts en intoxications, (même s’il y en a très peu, ils existent) ne seront pas associés, du début à la fin, aux expérimentations concernant les abeilles, il n’y aura aucune avancée significative….
D’ailleurs, la photo de couverture sur la fleur de tournesol ne représente pas une abeille mais un insecte quelconque qui, pour un béotien, ressemble de loin à une abeille. Même si l’exemple est anecdotique, est il besoin encore de chercher des arguments supplémentaires pour démontrer qu’on ne peut parler d’apiculture sans le concours des apiculteurs ?
En tout cas, il faudra dire à Mr Thillier que 99% des gens qui mangent du miel le font parce que c’est bon et qu’ils aiment ça.
2) Qu’est ce qu’une expérimentation scientifique ?
Incontestablement, pour ce qui concerne la partie apicole, le cœur du livre, ce sont les pages 74 et suivantes : les expérimentations de 1997.
Les informations contenues dans ces pages sont incomplètes.
Il convient donc de rétablir les faits tels qu’ils se sont déroulés, avant de demander éventuellement aux principaux acteurs de trancher définitivement.
Que le prénom de Jean Pierre Chaussard devienne « Jean Claude » n’est pas le plus important : L’erreur est vénielle.
Sans être essentiel et à titre subsidiaire, il est surprenant de lire que notre collègue Chaussard « n’a jamais entendu Philippe Vermandére dire que les ruches qu’il avait vendues à Bayer étaient déjà empoisonnées avant d’arriver sur l’expérimentation » de juillet 1997. Cela est inexact.
Vermandére, comme Alétru et Chauvency ont dit et répété que ces ruches (qui avaient séjourné quelques temps avant sur des champs semés Gaucho) étaient déjà empoisonnées lorsqu’elles sont arrivées sur place. Vermandére l’a même écrit. Ce point qui a fait l’objet d’un texte interne au Conseil d’Administration du SPMF, (facilement retrouvable dans les archives) a été largement débattu. Il est difficilement imaginable que Chaussard, administrateur SPMF à l’époque et présent le jour de la discussion, n’en ait aucun souvenir.
Mais surtout, à titre principal, il faut rappeler que le débat n’a jamais porté sur l’honnêteté de Jean Pierre Chaussard que personne n’a en aucune façon mis en doute. La question, double, était la suivante :
A) Peut-on louer ou vendre des ruches destinées à une expérimentation scientifique au même prix que celles vendues à des collègues pour leur exploitation ? Est-ce le même travail ? A mon souvenir, l’avis unanime s’accordait sur le fait que les contraintes et les précautions inhérentes à une expérimentation scientifique n’avaient rien à voir avec celles d’une exploitation apicole qui augmente ou reconstitue son cheptel. Fournir des ruches expérimentales ne peut s’envisager que selon un cahier des charges rigoureux, un contrôle tatillon, des exigences exceptionnelles, qui par le surcroit de travail occasionné, justifient un prix de vente sans commune mesure avec les transactions d’essaims classiques. Or, Jean Pierre Chaussard avait vendu ces colonies comme il l’aurait fait pour n’importe quel autre client, sans aucune précaution ni contrôle particulier, et au même tarif.
B) Est-il possible, lorsqu’on exerce comme JP Chaussard son métier d’apiculteur sur un cheptel génétiquement très hétérogène, dans une zone de grande culture, pauvre en biodiversité et soumise à des épandages intensifs de produits phytosanitaires de fournir des ruches expérimentales ? Dans de pareils cas, ne serait il pas obligatoire de disposer d’une deuxième exploitation, au cheptel génétiquement clairement défini et identifié, située autant que possible dans une zone sauvage à la flore variée et, autant que faire se peut relativement à l’abri des épandages phytosanitaires ? Il semble difficile de répondre autrement que par l’affirmative.
En un mot, les expérimentations de 1997 posent une question simple :
« Comment faire pour mener un travail scientifique rationnel, indiscutable et reproductible, si, à coté du cheptel exposé en zone expérimentale, on ne dispose pas d’un cheptel totalement protégé dans une zone témoin ? »
3) D’où vient l’argent ?
J’ai lu le chapitre sur « les amis de Teddy Goldsmith » avec une certaine frustration. Intéressé aux thèses écologistes depuis le début des années 70, j’ai pu constater l’extraordinaire hétérogénéité de ce mouvement. Outre d’authentiques citoyens préoccupés par le nécessaire respect des équilibres naturels cohabitent dans la même nébuleuse :
- Le courant « Marie Antoinette », pour qui l’écologie consiste essentiellement à élever deux moutons, 4 poules et demander au domestique d’aller chercher l’eau à la margelle,
- Le courant « C’était mieux avant », lorsque l’espérance de vie des paysans et des ouvriers ne dépassait pas 50 ans, et les rendements en blé ou maïs n’excédaient pas 25 quintaux/hectare….. bref avant que la chimie n’ait réalisé cette extraordinaire révolution technologique, qui a permis entre autre, l’amélioration de la santé, la contraception, les formidables progrès dans l’agriculture et l’industrie, et l’allongement de l’espérance de vie au-delà de 80 ans….
- Le courant « Khmers verts » fidèle à la logique de toutes ces idéologies révolutionnaires, religieuses ou athées (Nazisme, Stalinisme, Intégrismes religieux) pour qui l’individu n’est rien. Seul compte l’ordre nouveau. La démocratie humaniste, libre et relativiste est l’ennemi principal.
Je m’interroge : que fait ce chapitre au milieu du livre ?
Certes, certains de mes collègues apiculteurs ont eu, à titre individuel, des comportements (exclusions, censures, insultes, menaces physique et verbales, captage d’indemnisations, trucage, annulation ou répétition de scrutins) incompatibles avec l’idée que l’on se fait des règles de droit et de démocratie. Toutefois, je n’ai pas remarqué, ni que ces comportements aient été plus fréquents ou violents que dans d’autres milieux professionnels, ni surtout qu’ils se soient plus ou moins formellement structurés.
Je n’ai lu dans ce livre aucune information qui permettrait, structurellement, de lier de prés ou de loin le combat des apiculteurs à l’un ou l’autre des courants écologiques fantaisistes ou extrémistes. Aucun financement extérieur n’est d’ailleurs évoqué. En tant qu’acteur de ce dossier depuis 1981, soit quinze ans avant le début de l’affaire Gaucho, je peux témoigner pour ma part, ne jamais avoir été approché, par aucun mouvement politique ou sociétal de quelque nature que ce soit.
A moins que des informations précises sur un financement extra apicole plus ou moins sulfureux ne soient fournies très prochainement, je ne peux donc que préciser ma question : le combat des apiculteurs a-t-il été clandestinement instrumentalisé, noyauté ou manipulé par un mouvement extérieur à des fins politiques ou associatives plus ou moins inavouables et très éloignées des préoccupation strictement professionnelles qui sont les nôtres ? Si cela était le cas, il faudrait en fournir les preuves.
4) Les produits phytosanitaires sont ils responsables de cancers et malformations congénitales ?
J’ai cru comprendre, à mots à peine couverts, que l’auteur n’appréciait pas beaucoup le Professeur Belpomme « un brave garçon très travailleur dont les travaux scientifiques n’ont pas attiré une grande attention » d’après Maurice Tubiana, un autre cancérologue semble t il davantage en odeur de sainteté.
J’avais déjà entendu des commentaires assassins sur le Professeur Sultan. Les professeurs Belpomme et Sultan ont en commun la mise en cause des produits phytosanitaires, l’un à propos de l’augmentation de certains cancers, l’autre pour la diminution de la fertilité masculine et/ou les malformations congénitales.
Je sais bien que l’on vit une époque formidable ou on peut tout dire, tout écrire et son contraire, mais je reste néanmoins stupéfait. Comment se fait il que les filtres et contrôles institutionnels ne permettent pas de trancher clairement un tel débat ? Comment est-il possible qu’une polémique mettant en cause deux professeurs reconnus et installés depuis longtemps dans leur discipline scientifique respective puisse se développer ainsi ?
Mon champ de compétence se limite à un domaine microscopiquement étroit : l’observation des colonies d’abeilles sur le terrain.
En conséquence, avant de fixer mon opinion pour savoir qui, de Mrs Sultan et Belpomme, ou de leurs contradicteurs ont raison, je serai patient. Il n’y a que quelques années à attendre pour vérifier l’évolution du nombre des cancers et de la fertilité. Nous serons ainsi tous fixés.
Conclusion.
Ce livre pointe du doigt toutes les incohérences du dossier Gaucho qui n’en manque pas. Il n’apporte cependant aucune explication rationnelle aux problèmes bien réels de disparition des abeilles.
Pour paraphraser le langage judiciaire, c’est une instruction à charge, qui, de surcroit, dépasse très souvent la surcharge.
C’est la raison pour laquelle au lieu d’éclaircir le débat, il ne fait que l’obscurcir.
Espérons que les apiculteurs, après 50 ans de combat pour expliquer la difficulté qu’il y a à protéger les cultures sans polluer gravement l’environnement et menacer la survie des abeilles, auront encore assez d’énergie pour continuer à témoigner de la difficile réalité qu’ils vivent sur le terrain.
Joël Schiro
[This message has been edited by Joël Schiro (edited 15 January 2007).]