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Note sur l'évaluation des effets des pesticides sur l'abeille
JUIN 1991
INRA
L'utilisation du DDT dans la lutte contre les insectes nuisibles à l'homme marque le début d'une gestion nouvelle de l'agrosystème et de ses relations avec l'écosystème. L'apiculture, qui est à l'interface de ses deux systèmes, est un témoin de leurs interrelations. Ainsi, elle a été un révélateur précoce des effets adverses des insecticides sur l'entomofaune.
Par exemple, les premiers épandages d'insecticides organophosphorés en pleine floraison ont occasionné des mortalités brutales et massives dans les ruchers. Elles ont aussi révélé l'importance des insectes pollinisateurs et entraîné l'idée de protection de l'abeille dans l'agrosystème.
Pour réaliser une protection efficace des abeilles, on a pensé qu'il suffisait d'éviter les destructions rapides de ruchers en recherchant des insecticides dépourvus de toxicité suraiguë ou aiguë. Actuellement, la vraie question est de savoir si la suppression de la toxicité aiguë n'entraîne pas d'une part l'augmentation du taux de produits polluants dans les colonies, que ces produits soient des insecticides, des fongicides ou des herbicides, et d'autre part l'apparition d'effets toxiques chroniques sur la colonie d'abeilles... La question devient plus pertinente, quand la réglementation concernant l'épandage de produits phytosanitaires, considère à priori que les insecticides et acaricides sont les seuls pesticides potentiellement toxiques pour l'entomofaune.
Quels sont donc les critères officiels pour juger de la toxicité d'une formulation insecticide sur l'abeille?
Il s'agit d'abord de la seule dose létale 50% obtenue à une température invariable avec des abeilles d'âge précis et avec des procédés de contamination expérimentale très particuliers. Est-ce vraiment le reflet d'une colonie en activité et des multiples contraintes qu'elle reçoit de l'environnement ou de la conduite de l'homme? Ce n'est pas non plus l'essai de toxicité en tunnel qui reflètera les nombreuses situations de terrain. Au plan scientifique, cet essai en tunnel est très contestable car il n'est pratiqué qu'une seule fois à cause de la lourdeur du protocole et du prix de revient. De plus, ce test repose sur la comparaison avec un produit témoin de l'absence de toxicité: la Phosalone, qui provoque des mortalités de butineuses à température élevée. Il est évident qu'un toxicologue ne peut répondre objectivement sur l'existence d'une toxicité grossière fondée sur le dénombrement d'abeilles mortes et encore moins sur l'apparition de phénomènes atypiques dans des conditions de terrain.
Cet aspect réglementaire illustre bien la largeur du fossé qui existe entre la conception d'un test unique de laboratoire ou en conditions semi contrôlées pouvant rendre compte à lui seul de la toxicité d'une formulation et la conception classique en toxicologie humaine ou animale, reposant sur la notion de risque. En effet, l'animal est exposé à de multiples situations au cours de sa vie et certaines d'entre elles sont favorables à l'apparition de phénomènes toxiques plus ou moins aigus. Dans ces situations particulières, il y a risque pour la bonne santé de l'animal sans parler obligatoirement d'issue fatale. La transcription de la notion de bonne santé au niveau de la colonie d'abeilles pourrait être le bon déroulement des activités de la colonie et pas seulement du butinage. L'idée de risque implique aussi de reconnaître des signes précoces de perturbation de la bonne santé (sur des insectes vivants).
L'antinomie entre ces deux conceptions arrive à son point de rupture. Il faut choisir entre une position confortable, qui consiste à compter des abeilles mortes au laboratoire ou dans un tunnel et à conclure en fonction d'un seuil mathématique dépourvu de signification biologique et une conception scientifique moderne du risque toxicologique pour des insectes sociaux et vivants. Aujourd'hui, les apiculteurs ne se sont pas décidés et dans ces conditions, l'étude d'une nouvelle conception de la toxicologie aboutira rapidement à une impasse, car une position tiède des apiculteurs s'ajoutera au désintérêt de l'industrie phytosanitaire pour une avancée scientifique dont elle voit encore mal les bénéfices. Dans la mesure où l'apiculture appartient à l'écosystème, elle ne devrait pas se priver d'un modèle écotoxicologique très favorable pour elle.
Vingt années de retard en toxicologie de l'abeille ne semblent pas insurmontables, si les concepts et les méthodes modernes sont transposés à l'abeille. Mais où trouver le supplément de crédits d'équipement et de personnel scientifique et technique pour former une "masse critique" capable de combler un retard scientifique et de consacrer du temps aux problèmes urgents d'affaiblissement de ruchers ?
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