|
|
Le frelon asiatique
Vespa velutina, un nouveau prédateur de l’abeille ?
par Jean Haxaire
Avec l'aimable autorisation de la revue "La Santé de l'Abeille"
Un frelon d’origine asiatique est présent (plus exactement est arrivé et a commencé à se multiplier) dans le Sud-Ouest de la France. Dans son aire d’origine, ce frelon serait agressif envers les abeilles domestiques Apis mellifera et Apis cerana. Des informations complémentaires nous sont fournies par Jean Haxaire ,attaché au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, chercheur associé à l’Insectarium de Montréal - jean.haxaire@wanadoo.fr
Lorsque
début juillet, j’ai publié avec deux collègues du Lot-et-Garonne une courte note
intitulée Vespa velutina Lepeletier, 1836, une redoutable nouveauté pour
la faune de France (Hym., Vespidae) (Jean Haxaire, Jean-Pierre Bouguet et
Jean-Philippe Tamisier 2006) dans le bulletin de la Société Entomologique de
France, j’étais loin de me douter de l’ampleur que prendrait le phénomène.
Pour résumer, le 1er novembre 2005, Jean Pierre Bouguet récoltait un hyménoptère
de grande taille dans son jardin (lieu-dit Le Long-de-Haut, Nérac,
Lot-et-Garonne) sur un fruit de plaqueminier (Diospyros kaki L., Ebebaceae),
arbre plus connu localement sous le nom de kaki, et dont les fruits pourrissants
sont connus pour attirer en automne de nombreux hyménoptères et en particulier
des frelons (Vespa crabro L., 1758). Sans être spécialistes des
hyménoptères, nous fûmes tout de suite intrigués par la coloration singulière de
ce vespide, et convaincu que cet insecte était nouveau pour la faune de France.
Une rapide recherche sur internet devait fournir une première détermination :
notre guêpe géante était une Vespa velutina, Lepeletier, 1836, à vaste
aire de distribution couvrant le sud de l’Inde, la Thaïlande, la Chine (incluant
Hongkong), le Laos, le Vietnam, la Malaisie, l’Indonésie (Java, Lombok). Elle
n’a jamais été récoltée dans les régions plus occidentales. L’espèce est
signalée comme un redoutable prédateur de l’abeille domestique (Apis mellifera
L.). Il est impossible de la confondre avec une autre guêpe de nos contrées.
Cette détermination fut confirmée par notre collègue et ami Jean-Yves Rasplus
(INRA, Montpellier) qui insista sur l’aspect inquiétant de cette découverte.
Mis au courant et vivement intéressé par la trouvaille, Jean Philippe Tamisier
devait rapidement infirmer notre idée d’un insecte isolé en collectant dans des
pièges à vin, le 8 mai 2006, trois autres exemplaires de V. velutina dans la
réserve naturelle de La Mazières, à Villeton, à proximité de la ville de
Tonneins (Lot-et-Garonne), soit à 30 km de la première station.

Vespa velutina : ouvrière sur prune. Premier cliché de l’insecte vivant en
France, Samazan (47).
(photo Christine et Marie Le Carvennec, juillet 2006)
Ces captures montraient que l’insecte est bien présent et peut-être même
largement implanté dans le Lot-et-Garonne. Nous recommandions alors à tous les
entomologistes la plus extrême vigilance concernant cette espèce et son
expansion éventuelle.
Voilà où nous en étions le 13 juillet 2006, date de parution de notre petite
note faunistique.
Dès parution de cette note, et suite à une rencontre avec un journaliste de Sud
Ouest, j’ai eu l’idée de demander par voie de presse toute information
susceptible de confirmer la solidité de l’implantation de cette espèce indigène.
Les deux jours qui suivirent furent véritablement incroyables, dépassant tout ce
que j’avais pu imaginer. Je reçus des centaines d’appels émanant souvent
d’agriculteurs mais surtout d’apiculteurs me signalant l’insecte isolé ou des
nids, non seulement du Lot-et-Garonne mais aussi des Landes, de Dordogne, de
Gironde et même de Charente-Maritime. La carte de répartition de l’espèce qui,
au départ, comportait deux points et que je tenais à jour devait rapidement se
couvrir de données, et j’en suis maintenant à chercher en Aquitaine les endroits
où Vespa velutina ne vole pas encore. La progression de ce frelon est
fulgurante et, en effet, il s’attaque bien à l’abeille domestique comme dans ses
pays d’origine.
Toutes les données ont été référencées et seront cartographiées. Tous les appels
fiables seront analysés. Les apiculteurs m’ont fourni des témoignages
passionnants. Là, je me permets de citer M. Capdegelle de Marmande (47), M.
Vaillant de Haillant (33) et Mme David de Lamothe-Landerron (33). Ces derniers
m’ont expliqué en détail le vol et la technique de prédation de V. velutina sur
l’abeille domestique. J’ai observé des nids et ai collecté des dizaines de
velutina dans mon département (47).

Nid de Vespa velutina. Bourrant (47).
(photo Jean Haxaire, août 2006)
Résumé
de nos connaissances actuelles
Vespa velutina est bien implanté en Aquitaine. Il gagne du terrain et
dépasse désormais la ville de Bordeaux (à l’ouest) puisqu’il atteint le
littoral. Je le connais de cinq départements. Il me semble désormais impossible
de l’arrêter et il va falloir vivre avec. Ce frelon, un peu plus petit que notre
frelon commun (Vespa crabro L., 1758) se reconnaît de suite à sa
coloration plus sombre, la réduction des plages jaunes sur son abdomen et ses
ailes plus fumées. Un excellent critère est cette fine ligne jaune rectiligne
qui sépare les deux premiers segments abdominaux (voir photo page 324). Il bâtit
des nids généralement sphériques allant de la taille d’un ballon de hand-ball à
un ballon de foot (et même plus). Ces nids peuvent être pendus dans des arbres,
mais sont le plus souvent dans des habitations ouvertes (hangars, granges…) au
niveau des charpentes. On m’a signalé des nids plus volumineux encore en forme
de jambon fumé.
Quels
en sont les risques (dans l’état actuel de nos connaissances) ?
Sur l’homme
C’était à mon sens celui qu’il convient d’appréhender avec le plus de sérieux, et nous disposons d’informations certes sommaires, mais passablement rassurantes. L’insecte ne semble pas spécialement belliqueux, et il est possible d’observer le nid à 4 ou 5 mètres sans attaque. Il faut observer avec cette espèce les mêmes règles de prudence qu’avec tous les hyménoptères sociaux. J’ai eu trois témoignages de piqûres, suite à une tentative de destruction de nid, de captures d’individus ou d’enjambement d’un nid que la personne n’avait pas vu. Les récits divergent, puisque l’un me dit que c’est ni plus ni moins une piqûre de guêpe ordinaire tandis que l’autre me parle d’une très forte douleur (avec certes trois piqûres successives !). à ce stade, on peut dire que l’on ne sait rien de la dangerosité de ce venin, et il faut être très prudent surtout avec des enfants. Le nid dont je fournis un cliché a été photographié au flash sans que les frelons ne s’occupent même de ma présence. Sur cette observation, j’ai trouvé cet insecte moins agressif que notre frelon commun.
Sur les abeilles
Vespa velutina prélève des butineuses. Il les attend en vol stationnaire devant la ruche et fond dessus dès qu’elles rentrent. Durant cette phase d’attente, il est très facile à capturer. Dès qu’il a attrapé une abeille entre ses pattes, il la neutralise (piqûre ?) et l’emporte avec lui probablement dans son nid. M. Vaillant, apiculteur en Gironde, m’a dit qu’il en avait en permanence deux ou trois en poste devant sa ruche. Ce prélèvement est-il suffisant pour indisposer la ruche et la production de miel, cela nous le saurons rapidement. Toujours est-il qu’il posera en France moins de problème qu’en Asie, car la configuration de nos ruches européennes lui interdit l’entrée donc l’attaque du couvain comme il le pratique en Chine. J’ai été heureux de lire dans le Sud Ouest le mot de M. Coudoin, apiculteur à Verteuil-d’Agenais, qui considère que c’est de la rigolade à côté du Gaucho et du Régent. J’espère qu’il a raison.
Sur l’origine de l’invasion
Nous n’en savons rien et toutes les pistes sont ouvertes, même si désormais cela n’a plus grande importance. On pense évidemment à des cargaisons venues de Chine (bois exotique, fruits…). Au vu des appels que j’ai reçus, l’épicentre du problème semble être le Tonneinquais, mais encore une fois, il ne s’agit là que d’une pure spéculation. Je pense pour ma part que l’expansion de l’insecte est cette année d’une telle ampleur que l’introduction date au minimum de 2004, voire avant. L’INRA et le Muséum avaient eu l’an passé quelques signalements de nids de frelons douteux sans que rien ne soit jamais publié à ce sujet. J’ai un peu de mal à admettre qu’une telle invasion soit le fait d’une seule femelle fondatrice et je pense plutôt qu’un nid complet est arrivé sur notre territoire dans un quelconque container.

Vespa velutina : premier exemplaire
référencé de France collecté lieu-dit Le Long-de-Haut, Nérac (47) par Jean
Pierre Bouguet.
(photo Jean Haxaire)
En
résumé, la bête gagne du terrain avec une telle rapidité que je ne
vois absolument pas ce qui pourrait l’empêcher de franchir la frontière
espagnole, mais aussi de remonter dans les départements du nord. Mme Claire
Villemant, chercheur, responsable des collections d’hyménoptères au Muséum
National d’Histoire Naturelle, insiste bien sur le fait qu’il serait
déraisonnable et même écologiquement catastrophique de se lancer dans une
campagne de destruction de tous les nids d’hyménoptères sociaux type Vespa et
Vespula sous prétexte d’arrêter V. velutina. Nous ne pourrons que suivre
cette progression en espérant que nos abeilles ou une tout autre espèce de notre
faune locale n’en pâtissent pas trop. Mais ça n’est pas la première fois et
certainement pas la dernière qu’une espèce étrangère à notre faune progresse
ainsi à travers notre pays, parfois sans que personne ne s’en émeuve.
Jean Haxaire
Bibliographie
Jean Haxaire, Jean-Pierre Bouguet et Jean-Philippe Tamisier. Vespa velutina
Lepeletier, 1836, une redoutable nouveauté pour la faune de France (Hym.,
Vespidae), Bulletin de la Société Entomologique de France, 111 (2), 2006 : 194.
Avec l'aimable autorisation de la revue
![]() |
|
|
| Réalisation : Gilles RATIA Mise à jour : 03/04/02 APISERVICES - Copyright © 1995-2006 |
Haut de la page |