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Une nouvelle menace… les Tropilaelaps, acariens parasites des abeilles (Acari : Mesostigmata : Laelapidae)
par Jean J. Menier, Muséum National d’Histoire
Naturelle, 45, rue Buffon, 75 005 Paris |
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Résumé : Deux espèces d’acariens du genre Tropilaelaps se développent aux dépens du couvain de plusieurs Apis, dont Apis mellifera sur laquelle elles semblent particulièrement virulentes. Nous donnons divers renseignements sur l’origine de ces espèces, quelques aspects de leur biologie, les dégâts commis, les risques de dispersion ainsi que sur les récentes mesures prises par les autorités européennes concernant l’importation de reines d’abeilles et de bourdons :
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Il
est surprenant d’apprendre qu’il existe dans le monde près d’une centaine
d’espèces d’acariens associés de diverses manières aux abeilles (Sammataro et
al., 2000 : 519). Seules quelques-unes constituent une réelle nuisance :
Acarapis woodi, Varroa destructor et Tropilaelaps clarae, beaucoup
moins connu que les deux précédents, mais certainement tout aussi dangereux.
C’est la dispersion rapide de Varroa destructor de par le monde qui a
partiellement masqué le problème Tropilaelaps, car on savait depuis 1961 que
T. clarae, pouvait être un redoutable ravageur des colonies d’Apis
mellifera (Michael, 1962).
Le nombre d’articles scientifiques ou pratiques publiés depuis cette date sur
Tropilaelaps est assez significatif à cet égard.
Les acariens du genre Tropilaelaps(1), parasites des
abeilles, ne sont pas - et fort heureusement - encore signalés en France, ni
dans d’autres pays de l’Union Européenne. C’est la raison pour laquelle nous
désirons attirer cette fois encore l’attention sur les risques présentés par des
importations non contrôlées.
La Commission européenne a pris des décisions qu’il conviendrait de respecter
sous peine d’aller vers une catastrophe apicole sans précédent dont on ne se
remettra pas cette fois.
Il est généralement admis que dans les cas de pandémie(2),
1 + 1 ne font pas 2, mais 3 ou 4, c’est-à-dire que l’introduction d’un nouveau
parasite (animal, viral, bactérien, fongique même) va accentuer de façon
dramatique tous les dégâts commis par les parasites déjà présents, en accentuant
les déséquilibres dans des populations déjà malmenées.
Quelques aspects de la biologie des Tropilaelaps.
On connaît à ce jour deux espèces parasites des abeilles :
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Tropilaelaps clarae décrit scientifiquement par Delfinado & Baker en 1962, |
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Tropilaelaps koenigerum décrit par Delfinado-Baker & Baker en 1982. |
Les deux espèces sont des parasites externes (comme les
Varroa). Dans sa région d’origine, l’hôte naturel de T. clarae est
Apis dorsata, mais il a aussi été trouvé sur Apis cerana (hôte
naturel de Varroa destructor), A. florea, A. mellifera et sur
A. laboriosa. T. koenigerum a également été trouvée sur A. laboriosa.
C’est surtout T. clarae qui fait l’objet d’études et de recherches sur
les moyens de lutte.
Distribution
géographique
On connaît mal la distribution naturelle actuelle de T. clarae. étant
parasite d’Apis dorsata, on peut supposer que T. clarae est
présent partout où se rencontre cette espèce, c’est-à-dire principalement en
Asie du Sud-Est et sur tout le sous-continent indien. Tropilaelaps koenigerum
n’est connu que de Sri Lanka et du Népal.
Sur A. mellifera, Tropilaelaps a été signalée d’Iran (Sammataro, 2000),
mais aussi d’Afghanistan (Woyke, 1984) et d’Afrique (Kumar et al., 1993),
présence confirmée par Mattheson (1997).
Comportement
Les Tropilaelaps sont de petites espèces qui se déplacent assez vivement dans
les ruches. Les proportions du corps sont à l’inverse de celles de Varroa qui
est plus large que long (fig. 1) alors que chez les Tropilaelaps, le corps est
plus long que large : un peu plus de 1 mm le long sur un peu plus de 0,5 mm de
large pour T. clarae (fig. 2), et environ 0,7 mm de longueur pour T.
koenigerum. Ils sont de couleur brun rouge.
![]() Fig. 1 : Le corps du varroa est plus large que long. |
![]() Fig. 2 : Le corps du Tropilaelaps est plus long que large. |
Leur mode de vie est étrangement similaire à celui de
Varroa, mais le cycle de développement est plus rapide : une semaine ! Les
Tropilaelaps se développent aux dépens du couvain, larves et nymphes dont ils
percent la fine cuticule pour pomper l’hémolymphe (sang). Chaque femelle
fondatrice (il peut y en avoir jusqu’à une douzaine en même temps), pond 3 ou 4
œufs sur une larve mature juste avant l’operculation. à la fin de leur
développement, la nouvelle génération d’acariens (mâles et femelles) sort avec
la nouvelle abeille (si elle n’est pas morte). Du fait de son développement plus
rapide, Tropilaelaps clarae entre en compétition avec Varroa qu’elle surpasse
bientôt en nombre, particulièrement chez les Apis mellifera. On trouve
ainsi 25 fois plus de Tropilaelaps que de Varroa (Burgett, 1983).
On a constaté en quelques occasions un double parasitisme : Tropilaelaps +
Varroa dans les mêmes alvéoles. Mais dans ces circonstances, seule la
descendance de Tropilaelaps survit.
Les
dégâts
Ils sont assez semblables à ceux de Varroa : malformations des ailes, des
pattes, de l’abdomen ; sur les cadres présence d’un couvain irrégulier dont la
mortalité peut atteindre 50 % (Burgett, 1983, dit jusqu’à 90 % !). Le couvain
operculé est parfois partiellement désoperculé par les ouvrières d’intérieur qui
cherchent à éradiquer les parasites. Le couvain mâle semble particulièrement
recherché, il peut être parasité à 100 %.
La dispersion des Tropilaelaps se ferait par des individus accrochés aux
abeilles (phorésie). On peut en effet trouver ces acariens sur les abeilles
adultes, mais leur survie n’est pas très longue, car leurs pièces buccales ne
leur permettent pas de percer le dur tégument des abeilles adultes pour se
nourrir.
En 1984, on pensait que la survie sur des abeilles adultes n’était que de 1 à 2
jours seulement (Woyke, 1984). Des travaux plus récents montrent qu’elle
pourrait atteindre 3 jours (Rinderer et al., 1994), ce qui paraît relativement
court, mais permettrait de survivre à la durée un vol intercontinental.
Selon Kavinseksan (2004), T. clarae est un parasite beaucoup plus
compétitif que Varroa en Asie du Sud-Est. Sur son hôte naturel, Apis dorsata,
T. clarae semble ne pas être un réel problème, sans doute à cause des
migrations saisonnières de l’abeille. Ce phénomène d’apparition d’une forte
virulence est assez classique en cas de substitution d’hôte. Dans les conditions
habituelles d’évolution simultanée des deux organismes (co-évolution), chacun
s’accommode plus ou moins de l’autre, mais lorsqu’il y a passage sur un hôte non
naturel, le parasite peut devenir brutalement un véritable fléau. C’est ce que
l’on a pu constater pour Aethina tumida qui, de peu nuisible en Afrique,
est devenu brutalement une calamité lors de son arrivée en Floride. On pourrait
faire presque la même remarque pour Varroa, dont l’hôte naturel migre lui aussi
quand la population du parasite atteint un niveau trop élevé.
Il semble à ce jour que les Tropilaelaps ne contaminent pas les bourdons.
Des
nouvelles du front…
Les autorités apicoles australiennes sont très inquiètes.
Leur pays n’est séparé des zones naturellement infectées
(Papouasie-Nouvelle-Guinée) que par le détroit de Torres où se trouvent trois
îles qui sont elles-mêmes déjà infectées. Ils veulent faire des îles les plus
proches de leur pays, les derniers bastions contre l’invasion.
Dans les îles du Détroit, les autorités encouragent la pollinisation des
cultures par la promotion des petites abeilles locales : Trigona et
Austroplebia (abeilles sans aiguillon). Des opuscules d’une douzaine de
pages destinés aux populations locales ont été imprimés qui mettent en scène un
héros, Trigon, qui lutte contre les abeilles parasitées arrivant du continent !
Des observations et des expérimentations semblent pourtant montrer (Savinsekan
et al., 2004) que des colonies nouvellement installées (donc provenant d’essaims
récents) d’Apis dorsata ne contenaient pas de Tropilaelaps, mais que peu
à peu, ceux-ci apparaissaient. Ils expliquent ce phénomène par la fréquentation
des mêmes fleurs par les différentes espèces d’abeilles et des contacts
corporels entre les butineuses qui permettraient le passage des acariens d’un
individu à un autre. L’hypothèse de contamination lors du pillage est également
retenue.
Pour ce qui concerne l’ouest, nous ne savons rien de ce qui se passe en Iran, en
Afghanistan, en Afrique…
Les
décisions politiques
Elles reposent essentiellement pour ce qui nous concerne sur la « Décision de la
Commission européenne du 11 décembre 2003 concernant les conditions de police
sanitaire et de certification régissant les importations d’apidés (Apis
mellifera et Bombus sp.) en provenance de certains pays tiers et
abrogeant la décision 2000/462/CE de la Commission [notifiée sous le numéro
C(2003) 4623] » … !
Cette décision dit dans son paragraphe 4 : L’acarien Tropilaelaps (Tropilaelaps
sp) est un parasite exotique de l’abeille commune qui se propage dans divers
pays tiers, posant de graves problèmes au secteur de l’apiculture. Son
introduction sur le territoire communautaire pourrait également avoir de graves
conséquences sur la pérennité du secteur apicole.
On ne peut être plus clair, il y a risque de graves conséquences sur la
pérennité du secteur apicole.
Le paragraphe 5 de cette même décision précise : Conformément au règlement (CE)
n° 1398/2003, la présence du petit coléoptère des ruches et de l’acarien
Tropilaelaps dans la Communauté est soumise à déclaration obligatoire… Aucune
déclaration n’a été effectuée à ce jour.
Les
contrôles
Le paragraphe 7 de la décision CE dit : Les contrôles relatifs à l’infestation
par le petit coléoptère des ruches et par l’acarien Tropilaelaps ne peuvent être
réalisés facilement que sur des reines avec un petit nombre d’accompagnatrices
placées dans les cages à reines individuelles. Il convient, par conséquent, de
limiter les importations d’abeilles et de bourdons à de tels envois.
Le Conseil de l’Europe (décision 79/542) a établi pour l’année 2004 une liste de
65 pays vétérinairement corrects d’où l’on peut importer des reines accompagnées
de 20 ouvrières.
Le Ministère espagnol de l’agriculture, des pêches et de l’alimentation (voir
l’édition électronique de la revue espagnole Vida Apicola (http://www.vidaapicola.com/noticias/mapa2004.html)
avait lui pris une décision tout à fait équivalente environ un mois auparavant
(10 novembre 2003).

Tropilaelaps clarae
(avec l’aimable autorisation de Diana Sammataro, Carl Hayden Honey Bee
Research Center, Tucson, Arizona, USA)
Conclusion
Toujours en avance d’une longueur, les Etats-Unis ont largement montré durant
les trente dernières années comment l’absence de contrôles stricts, ou des
pratiques commerciales (!) dénuées de tout sens critique, quand il ne s’agit pas
tout simplement de trafic – pris dans le même sens que trafic de drogue – ont
amené l’implantation sur leur territoire d’organismes pathogènes très nuisibles
aux abeilles :
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1972 : découverte de couvain plâtré dans l’Utah, |
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1984 : découverte de Acarapis woodi au Texas(3), |
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1987 : découverte de Varroa sp. dans le Wisconsin, |
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1998 : découverte de Aethina tumida en Floride. |
Sans oublier les abeilles africanisées arrivées vers 1990,
qui, si elles ne représentent pas à proprement parler une maladie des ruchers,
constituent un grave problème de santé et de sécurité publique.
Pour ce qui concerne Varroa, les autorités vétérinaires américaines sont
quasiment certaines que cette introduction a eu lieu par des importations
illégales d’abeilles.
Mauri & Cornejo, 1977 (cité par Fernandez & Coineau, 2002 : 86) pensent au
contraire que l’introduction s’est faite par des abeilles importées du Japon à
destination du Paraguay !
On pourrait facilement généraliser ce schéma de propagation dans d’autres pays
du monde, en modifiant simplement quelques dates.
Est-il encore besoin de dire que la plus grande prudence doit présider à
l’importation d’abeilles et que si les règlements sont contraignants, ils sont
un garde-fou indispensable. Les états-Unis d’Amérique, pays de la libre
entreprise, payent chaque jour un peu plus chèrement le non-respect des
réglementations sanitaires apicoles.
(1) Certains textes (dont quelques-uns
officiels ! repris par des revues pourtant sérieuses !) présentent Tropilaelaps
comme un coléoptère ! C’est une erreur. Il s’agit bien d’un acarien !
(2) Maladie qui atteint tout un pays, voire tout un continent
(Dictionnaire Robert, 1969).
(3) Le Congrès américain avait pourtant, dès 1922 (!), prohibé
l’importation de toute abeille européenne à la suite de la découverte d’Acarapis
dans l’Ile de Wight (G.-B.).
Références
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Burgett M., Akratanakul P., Morse R. A., 1983,Tropilaelaps clarae : a parasite of honeybees in south-east Asia, Bee World, 64 : 25-28. |
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Delfinado M. D. & Baker E. W., 1961, Tropilaelaps, a new genus of mites from the Philippines (Laelapidae [s. lat.] : Acarina), Fieldiana, Zoology, 44 : 53-56. |
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Fernandez N. & Coineau Y., 2002, Varroa. Tueur d’abeilles. Bien le connaître, pour mieux le combattre, Ed. Atlantica, Anglet, 237 pp. (ISBN : 2-84394-438-4). |
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Kavinseksan B, Wongsiri S., De Guzman L., Rinderer
Th., 2004, Absence of Tropilaelaps infestation from recent swarms of Apis
dorsata in Thailand, article à paraître dans Journal of Apicultural
Research, janvier 2004. Résumé sur |
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Kumar N. R., Kumar R. W., 1993, Tropilaelaps clarae found on Apis mellifera in Africa, Bee World, 74 (2) : 101-102. |
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Mattheson A., 1997, Country records for honey bee diseases, parasites and pests. In : Morse R. M. & Flottum P. K : Honey bee Pests, Predators and Diseases, 3rd ed., 2 : 13-31, Medina, Ohio, USA. |
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|
Michael A. S., 1962, Tropilaelaps clarae, a mite infesting honeybee colonies, Bee World 43 : 81-82. |
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Rinderer T. E., Oldroyd B. P., Lekprayoon C., Wongsiri S., Boonthai C. & Thapa R., 1994, Extended survival of the parasitic honey bee mite Tropilaelaps clarae on adult workers of Apis mellifera and Apis dorsata., Journal of Apicultural Research 33 (3) : 171-174. |
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Sammataro D., Gerson U. & Needham G., 2000, Parasitic mites of honey bees : life, history, implications, and impact, Annual Review of Entomology 45 : 519-548. |
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|
Woyke J., 1984, Survival and prophylactic control of Tropilaelaps clarae infesting Apis mellifera colonies in Afghanistan, Apidologie 15 : 421-434. |
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