Deux molécules mises en accusation
Les apiculteurs sont
confrontés depuis plusieurs années à des problèmes de mortalité anormale des
abeilles. Ils ont été amenés à suspecter l’action des insecticides largement
utilisés dans l’agriculture. Il faut en effet être bien conscient du fait
qu’un insecticide est un poison non seulement pour les
insectes mais aussi, dans l’immense majorité des cas, pour les autres espèces animales (très rare exception
connue : la toxine BT, issue du Bacillus thuringiensis, microbe spécifique des
insectes). Le choix d’un insecticide est donc une affaire de compromis
acceptable.
il doit être efficace pour les insectes ciblesil doit être aussi peu toxique que possible pour l’homme et les animaux
domestiques, au moins dans les conditions habituelles d’utilisationil doit être non rémanent, c’est-à-dire qu’il doit se dégrader assez
rapidement dans l’environnement pour que son action soit strictement limitée
dans le tempsdans les conditions normales d’utilisation il devrait avoir une action aussi
faible que possible pour les espèces non cibles vivant dans les milieux traités
ou dans leur voisinage, qu’il s’agisse d’autres insectes, de poissons,
d’oiseaux…
On comprend qu’il est difficile de réunir toutes ces
conditions, la dernière étant d’ailleurs celle qui est le plus rarement
satisfaite.
Le premier insecticide mis en cause par les apiculteurs a été
le Gaucho, utilisé pour enrober les semences de
tournesol et de maïs. Il faut savoir en effet que les semences, particulièrement
au moment de la germination, puis les racines des plantes, sont susceptibles
d’être endommagées par divers insectes vivant dans le sol. L’enrobage des
semences par une préparation contenant un insecticide est donc susceptible de
les protéger et d’augmenter les rendements des cultures.

Fleurs de tournesol
Le Gaucho a été mis en cause parce que c’est un
insecticide systémique, c’est-à-dire qu’il se
distribue dans l’ensemble de la plante. On peut donc le retrouver dans le nectar
et dans le pollen et les apiculteurs ont dû mener une longue lutte pour faire
reconnaître le fait que les concentrations en apparence faibles observées dans
le pollen et le nectar avaient un impact négatif sur la santé et le comportement
des abeilles. En fin de compte l’utilisation du Gaucho a été interdite pour
l’enrobage des semences de tournesol en 1999, parce que cette plante est
abondamment butinée par les abeilles. Malheureusement il n’a pas été interdit
pour le maïs dont l’utilisation par les abeilles, bien que réelle, était moins
connue.

Maïs en
fleur
La matière active du Gaucho est l’imidaclopride, molécule qui a une forte ressemblance avec
la nicotine. Elle agit de la même manière en
provoquant une hyperstimulation d’une catégorie de synapses à acétylcholine
ayant des récepteurs dits récepteurs nicotiniques. Les désordres neurologiques
provoqués chez les insectes produisent une incoordination motrice, des
convulsions et la mort.

Imidaclopride
Le cas du Gaucho a
été rappelé pour mémoire, mais l’actualité est actuellement focalisée sur un
autre insecticide : le Régent TS. La molécule
active est totalement différente : il s’agit du Fipronil.
Mécanisme d’action du Fipronil
Le Fipronil a été découvert et
étudié par Rhône-Poulenc entre 1985 et 1987 et a été commercialisé en 1993. À la
suite de restructurations et opérations commerciales diverses cette molécule est
ensuite passée dans le giron d’Aventis, Bayer et enfin BASF. C’est le seul
membre d’une nouvelle catégorie d’insecticides : les phénylpyrazoles.

Fipronil
Cette molécule agit en
perturbant le fonctionnement des récepteurs neuronaux du GABA (l’acide gamma-aminobutyrique, un des neuromédiateurs
importants du système nerveux central). Comme ces récepteurs ont un rôle
inhibiteur, leur blocage entraîne une hyperexcitabilité
nerveuse qui finit par entraîner le mort des insectes. L’affinité du
Fipronil pour les récepteurs des mammifères étant inférieure à celle observée
chez les insectes, cette molécule est moins toxique pour l’homme et les animaux
domestiques, propriété souhaitable pour un insecticide.
Utilisations du Fipronil
Le Fipronil est utilisé dans de
nombreuses préparations à usage agricole ou non, ainsi que pour éliminer les
fourmis, les cafards, pour lutter contre les criquets ravageurs dans certains
pays, contre les termites et enfin dans des produits pour débarrasser les chats
et chiens des puces ou tiques. Sans compter les produits à usage vétérinaire, la
France a homologué au moins 16 produits à base de Fipronil.

Abeille
Délivrance des autorisations de vente
Un
produit phytosanitaire ne peut pas être commercialisé avant d’avoir reçu
l’approbation du ministère de l’agriculture. A cet effet le fabricant soumet un dossier toxicologique dont les
diverses données sont établies sous sa responsabilité. Ce dossier doit évaluer
les divers paramètres de la toxicité, ainsi que plusieurs paramètres
écotoxicologiques destinés à estimer l’impact du produit sur la faune et la
flore. Ce dossier est examiné par la Commission d'étude de
la toxicité (COMTOX), un groupe d'experts indépendants auprès du
ministère de l'Agriculture. Celle-ci peut demander des évaluations
complémentaires au fabricant. Les conclusions de la COMTOX sont transmises à une
commission d’homologation, sous la responsabilité du Directeur général de
l’alimentation.
Il existe deux types d’autorisations :
l’autorisation provisoire de vente (APV) peut
être accordée pour une période de 5 ans et renouvelée une fois, dans l’attente
de nouvelles informations nécessaires à une décision définitive.
l’autorisation de mise sur le marché (AMM) est la
procédure classique, mais le produit doit répondre à des critères nettement plus
exigeants que pour l’APV.
On peut être surpris de voir que c’est le
fabricant lui-même, et non un organisme indépendant, qui doit évaluer la
toxicité du produit et fournir ces données à l’administration. On peut imaginer
que le fabricant a tout intérêt à sous-estimer les risques pour obtenir une
autorisation de commercialisation. Cette procédure n’est pas propre à la
France : c’est celle qui est utilisée par tous les pays. En fait le dossier
toxicologique doit être conforme à un certain nombre d’exigences réglementaires
et le fabricant n’a pas intérêt à falsifier les résultats. En effet, si cela
était découvert (par exemple à la suite de problèmes liés à l’emploi du produit)
sa responsabilité serait gravement engagée devant les tribunaux. Toutefois on
imagine facilement que le fabricant ne va pas s’acharner à faire des expériences
complémentaires si les premiers résultats faits en utilisant un protocole
standard montrent une toxicité acceptable.