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Les abeilles payent la lutte contre le chikungunya Conséquences catastrophiques des traitements insecticides : entretien avec les apiculteurs de la Réunion Article paru dans Témoignages le mercredi 22 mars 2006 (page 4)
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Aux Antilles, après
le cyclone Hugo de 1989, les planteurs de bananes (essentiellement, de gros
agriculteurs béké) ont obtenu d’utiliser un insecticide interdit, le
Chlordécone, pour lutter contre un ravageur. Bilan : le Chlordécone est un
poison rémanent. Une bonne partie des sols de la Guadeloupe et de la Martinique
sont impropres à l’agriculture pendant... plusieurs siècles. Bis repetita à La
Réunion ? Benoît Giraudet, président du syndicat des apiculteurs et Éric Métas,
apiculteur réunionnais ont été interviewés sur la méthode de lutte insecticide
dans l’édition du 15 mars dernier de “Grain de sable”, diffusé par courriel
d’information ATTAC..
Pouvez-vous nous présenter en quelques lignes
l’apiculture réunionnaise (nombre d’apiculteurs, nombre de ruches, récoltes,
miels produits) ?
L’apiculture réunionnaise est essentiellement une activité de passionnés. On
estime à un millier le nombre d’apiculteurs à La Réunion : 300 d’entre eux sont
déclarés à la DSV, ce chiffre étant en constante augmentation, 30 sont
pluri-actifs et il y a 5 professionnels. Une coopérative regroupe une vingtaine
de producteurs. La production est estimée à 150 tonnes par an. Il y a 2 grandes
miellées : une en mars/avril pour le baie rose (80% de la production) et une en
juillet/août pour le letchis (15% de la production). Les professionnels font du
miel toute l’année sur d’autres ressources : miel de forêt, miel de raisins
marron, miel d’eucalyptus.
Suite à la prolifération des moustiques aedes
albopictus et à l’épidémie de chikungunya dont ils sont les vecteurs, de gros
moyens de désinsectisation ont été mis en œuvre. Quelles seront les conséquences
de ces traitements sur les abeilles, et plus largement sur la faune
pollinisatrice ?
Catastrophique ! L’île est petite et le milieu urbain et périurbain, qui devrait
être le seul traité contre les moustiques, est intimement mélangé au milieu
rural. De plus, l’aérologie diffuse très largement les produits dans les
moindres recoins de l’île. Les premiers traitements mis en œuvre l’ont été dans
la précipitation et les produits utilisés - produit à très large spectre et avec
des rémanences longues - ont eu des effets immédiats sur la faune pollinisatrice
en général, sur la biodiversité très fragile et unique de l’île et sur toute la
chaîne alimentaire plus particulièrement : les organophosphorés se stockant dans
les graisses. On a assisté également à des bavures des équipes anti-vectorielles
qui ont traité des zones naturelles et des ravines avec toutes les conséquences
qu’il y a pu avoir sur la faune endémique et qu’il y aura sur le lagon.
Quels sont les insecticides utilisés ?
Il y a eu 2 protocoles. Le premier a consisté a pulvériser 2 organophosphorés :
l’Abat 500 E (molécule Témephos) pour la lutte larvicide et le Palluthion
(molécule Fénitrothion) pour la lutte alduticide. Le Témephos étant insoluble
dans l’eau et le Fénitrothion étant extrêmement volatile (40% de son vol est
dispersé dans l’air par le soleil). Le deuxième protocole, sous la pression de
l’opinion et des forces vives, consiste à utiliser un bacille, le Bti, pour la
lutte larvicide (lutte biologique) et un pyréthrynoïde de synthèse, la
Deltamethrine sous le nom commercial, Aqua K-Othrine, à une dose de 1 gramme par
hectare dans la lutte adulticide.
On entend parler de l’emploi de Fénitrothion pour
lutter contre les moustiques vecteurs de la maladie de "l’homme courbé". Cet
insecticide n’est-il pas interdit au Canada ? Pour quelles raisons ? Quels sont
les risques liés à son utilisation ?
Le Fénitrothion a été interdit au Canada dans le cadre des épandages massifs au
dessus des forêts de sapins pour lutter contre la tordeuse. Les dégâts
occasionnés aux pollinisateurs et les conséquences qu’engendrait leur
extermination étaient largement supérieures aux résultats obtenus sur la
tordeuse. Ce produit reste cependant largement utilisé dans le monde dans le
cadre de la lutte antivectorielle. C’est un organophosphoré qui détruit tous les
insectes et dont la rémanence importante (4 semaines minimum) fait qu’il pollue
largement les zones traitées. C’est de plus un produit extrêmement volatile (40%
de son volume) et il doit être utilisé à des doses importantes pour être
efficace. Mais le Témephos utilisé dans le cadre de la lutte larvicide est bien
plus dangereux. C’est en effet un produit non soluble dans l’eau mais soluble
dans les graisses. On le retrouve donc dans le bout de chaîne alimentaire,
stockée dans les graisses des prédateurs avec des dégâts rapides.
Des études d’impact ont-elles été menées avant
l’application des traitements ?
Aucune étude d’impact n’a été menée avant, ni aucune étude sur l’efficacité
réelle des traitements. Sachant que ces produits sont utilisés dans le monde
agricole et que des résistances chez les moustiques à ces produits apparaissent
très souvent. On peut réellement se poser la question en termes d’efficacité.
Actuellement, le préfet a diligenté une étude d’impact à la DIREN, mais elle est
longue à se mettre en place.
Les autorités locales vous ont-elles adressé des
recommandations particulières à observer durant la campagne de désinsectisation
?
C’est nous qui avons sollicité la Préfecture pour qu’il y ait une prise en
compte de la fragilité de la filière par rapport aux traitements mis en œuvre.
La présence de rucher est maintenant prise en compte et les zones de butinage
des baies roses, la miellée en cours, ne seront pas traitées. Nous avons diffusé
auprès des services de démoustication les emplacements des ruchers déclarés à la
DSV. Les premiers retours montrent qu’il y a une attention particulière de la
part des équipes à la présence des abeilles.
Avez-vous déjà constaté des mortalités d’abeilles
anormales ?
Dans la première phase du traitement, nous avons constaté sur toute l’île des
mortalités importantes d’abeilles devant les plateaux d’envol. Même lorsque les
ruches étaient éloignées des zones de traitement. Actuellement, les conséquences
sont plus pernicieuses car la Deltamethrine, comme de nombreuses études l’ont
démontré, est responsable de phénomènes sublétaux et on risque à terme de se
retrouver devant les mêmes problèmes que face au Gaucho ou au Régent avec des
baisses importantes de population d’abeilles.
Bien que très affectée par l’épidémie, la population
réunionnaise ne semble pas adhérer aux méthodes employées. Pouvez-vous nous
expliquer pourquoi ?
Réponse compliquée : la méfiance prévaut dans la population face aux autorités
car le mensonge et les demi vérités semblaient être la ligne de conduite depuis
le début. La population se sentant bafouée et pas entendue a, envers
l’administration, développé un sentiment de suspicion légitime. De plus, au
moins au début de la crise, les explications données étaient sommaires et
l’adhésion des Réunionnais à la lutte antivectorielle ne s’est pas faite.
Existe-t-il d’autres moyens de lutter efficacement
contre le chikungunya, tout en épargnant les abeilles et la faune pollinisatrice
?
L’essentiel de la lutte se fait contre les larves sous 2 formes : la lutte
mécanique par élimination des gîtes larvaires et larvicide par épandage d’un
produit biologique, le Bti (bacillus thuringiensis israelensis serotype H14). La
lutte adulticide avec des insecticides n’a aucun sens en termes d’efficacité
(lutte de dernier recours pour l’OMS).
En cas d’intoxications graves et de perte de cheptel
importante, quelles sont les aides prévues pour l’apiculture par les pouvoirs
publics ?
Elles sont à l’étude mais ne pourront se faire que longtemps après les dégâts.
Nous essayons donc d’anticiper.
Pensez-vous qu’une catastrophe écologique soit à
craindre, suite à l’utilisation massive de ces traitements chimiques ?
Elle est malheureusement en cours. Autant l’efficacité des produits n’est pas
prouvée, autant les dégâts sur l’environnement sont déjà avérés.
Question subsidiaire : On n’a pas encore entendu parler
d’éradication des oiseaux pour lutter contre la grippe aviaire. Comment
expliquez-vous que l’éradication des moustiques et plus généralement des
insectes pour lutter contre le chikungunya, n’ait pas éveillé de doutes dans
l’esprit des pouvoirs publics ?
Aucun entomologiste ne parle d’éradication du moustique mais de contrôle de
population dans les zones urbaines où il est contact avec l’Homme. C’est un
moustique domestique à faible rayon d’action. Le terme “éradication” est utilisé
par les politiques que comme effet d’annonce. La réalité actuelle et que, pour
l’instant, au regard de l’explosion de l’épidémie, on peut commencer à parler de
totale inefficacité des moyens mis en œuvre. Seule la lutte contre les larves a
un sens.