
mercredi 27 avril 2005 - 06:00 |
Retour à la page précédente 
|
Biodiversité. Des
récoltes mises en péril par la pénurie d'essaims.
L'agriculture américaine pleure la mort de ses abeilles.
Par Pascal Riche
Washington de notre correspondant
Ça
n'a l'air de rien, une abeille, avec ses petites pattes, sa tenue
clownesque et son goût pour les errances florales. C'est pourtant un
acteur important de la vie écologique et économique. On estime à 15
milliards de dollars sa contribution au PIB américain. Son miel ne
représente qu'une infime partie de ce montant, l'essentiel est sa
contribution à la pollinisation des récoltes : citrons, amandes, pommes,
courgettes, pastèques...
Que ferait-on sans abeilles ? Justement, cette année, aux Etats-Unis, les
abeilles meurent en masse, victimes d'un sale parasite. Les récoltes en
pâtissent, les prix montent. En Californie, où le printemps commence tôt,
les apiculteurs professionnels font état d'une perte de 50 % de leurs
essaims pendant l'hiver. «Au moment de la pollinisation des amandes(1),
on a découvert le problème : une véritable pénurie de ruches, raconte
Glenda Wooten, une apicultrice californienne basée à Palo Cedro. Puis est
venu le temps des pommes. L'Etat de Washington, qui avait besoin de ruches
pour ses pommes, ses cerises ou ses prunes, n'a pas réussi à en trouver
suffisamment. Les apiculteurs de Floride, alléchés par les gains
possibles, ont alors transporté des tas de ruches vers la côte Ouest. Mais
cela n'a fait que déplacer le problème : lorsque les myrtilles et les
pommes de la côte Est vont devoir être pollinisées, ces ruches
auront-elles eu le temps de revenir ?»
Varroa
Bref, on est face à une «vraie crise», disent en choeur apiculteurs et
maraîchers. La terreur des ruches s'appelle varroa. Un acarien, un bon à
rien. Il s'installe sur les abeilles (et même sur les larves ou les
nymphes) et les accompagne tout au long de leur vie en se nourrissant de
leur sang. Le varroa n'est pas un nouveau venu : originaire d'Asie du
Sud-Est, il s'est installé aux Etats-Unis en 1987. La nouveauté, c'est
qu'il semble avoir développé des résistances aux deux principaux
pesticides autorisés sur le marché.
Les apiculteurs, politiquement influents car bien répartis sur l'ensemble
du territoire américain, font pression sur leurs élus pour que des
solutions soient rapidement trouvées. Les laboratoires du département de
l'Agriculture sont en état d'alerte. Dans celui de Baton Rouge
(Louisiane), on étudie une nouvelle lignée d'abeilles russes qui serait
susceptible de mieux résister au varroa. Dans celui de Washington DC,
situé au fond d'un bois dans la banlieue nord, une demi-douzaine de
scientifiques travaillent sur de nouvelles molécules de pesticide. «Ce
n'est pas facile, car le varroa s'installe dans les cellules où sont
nourries les larves. Quand les cellules sont scellées par les abeilles, il
est difficile de mettre du produit. Il faut trouver quelque chose qui tue
le varroa sans affecter les larves ni contaminer le miel», raconte Mark
Feldlaufer, le responsable de l'équipe.
Sur un des murs du laboratoire, une affiche est dédiée au parasite tueur :
«Connaissez votre ennemi !» Un conseil difficile à suivre, car la manière
dont le varroa détruit les ruches reste un mystère. «Le varroa prélève de
l'hémolymphe (sang, ndlr), mais cela ne tue pas les abeilles. Il
transporte des virus, mais ça explique mal l'ensemble des pertes. Ma
théorie, c'est qu'il affecte tellement l'organisation du travail, que cela
en devient fatal. Un peu comme si, dans une usine, des moustiques venaient
perturber les ouvriers sur une chaîne de montage très précise», dit
Feldlaufer.
Cheptel
En Europe, les spécialistes suivent les déboires des apiculteurs
américains avec un peu d'étonnement. Le varroa est arrivé sur le Vieux
Continent en 1982 et, depuis une dizaine d'années, il semble sous
contrôle. Yves Le Conte, chercheur au labo de biologie et protection de
l'abeille de l'Inra à Avignon, se demande si les
difficultés des Américains ne tiennent pas, avant tout, à l'absence de
diversité génétique de leur cheptel : «En soumettant les
importations d'abeilles à des conditions très strictes, en poussant très
loin la sélection, ils se privent d'une biodiversité qui favoriserait
pourtant la résistance aux parasites, dit-il, car augmenter la diversité,
c'est accroître les probabilités de trouver un mélange génétique capable
de permettre à l'abeille de s'adapter.» Autrement dit,
les règles draconiennes américaines, censées
protéger les ruches et favoriser la diffusion d'une abeille «parfaite»,
seraient complètement contre-productives. L'ordre, ce serait le
chaos.
(1) La Californie assure
les deux tiers de la production d'amandes mondiale. La pollinisation se
fait exclusivement par les abeilles.
