Spécialisation de
l’agriculture et fragilisation des écosystèmes :
l’apiculture en danger
Par Marc Dufumier
avec
l'aimable autorisation de la revue
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De 32 à 35.000 tonnes au milieu des années quatre-vingt-dix, la production française de miel ne dépasse plus guère aujourd’hui les 25.000 tonnes, tandis que les importations n’ont pas cessé, quant à elle, de s’accroître, pour atteindre désormais 16.500 tonnes. Cette chute de la production nationale est la manifestation la plus évidente de la crise dont notre apiculture est victime, crise dont les causes semblent être multiples et variées.

Parmi les raisons les plus fréquemment évoquées, citons plus particulièrement :
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la mortalité hivernale des abeilles ; |
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l’utilisation inconsidérée de pesticides, parmi lesquels le Gaucho (Bayer) et le Régent (BASF), dans les systèmes de culture environnants ; |
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la parasitose occasionnée par un acarien d’origine indonésienne : le Varroa destructor ; |
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la raréfaction des ressources alimentaires dont souffrirait l’abeille domestique dans des écosystèmes de plus en plus appauvris ; |
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l’élévation progressive des températures, avec une moindre ponte des reines au cours des périodes de très fortes chaleurs ; |
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la concurrence des miels importés à bas coûts en provenance de pays à très faible rémunération de la main-d’œuvre. |
Mais au-delà de cette diversité des facteurs économiques et écologiques qui ont
pu en être à l’origine, la moindre compétitivité de l’apiculture française
semble provenir essentiellement de la simplification et de la fragilisation
excessives des écosystèmes les plus gravement perturbés par notre agriculture,
exagérément spécialisée, mécanisée et « chimisée », avec une diminution très
sensible de la biodiversité végétale à disposition des abeilles. De ce point de
vue, les problèmes de l’apiculture semblent révélateurs d’une crise écologique
bien plus générale. Et il importe donc de s’interroger sur les conditions dans
lesquelles les exploitants ont été amenés à modifier aussi fortement leurs
systèmes de production agricole, avec pour effet de provoquer de graves
altérations dans le fonctionnement des écosystèmes cultivés.
Parmi les raisons qui semblent en fait avoir présidé à ces transformations
dommageables de l’agriculture, il nous faut surtout relater les résultats d’une
recherche agronomique trop prioritairement orientée vers la seule « amélioration
variétale » et les conséquences d’une politique agricole commune ayant incité
les agriculteurs à ne fournir qu’un nombre limité de produits agricoles pour
lesquels les prix étaient relativement stables et rémunérateurs.
«
Amélioration » génétique et simplification des systèmes de culture et d’élevage
Depuis
la naissance de l’agriculture (au néolithique) jusque vers la fin du XIXe
siècle, les paysans s’étaient toujours efforcés de sélectionner par eux-mêmes
les variétés de plantes qui semblaient présenter les caractéristiques les plus
favorables à leurs intérêts, compte tenu des besoins de leurs familles et des
exigences de prix et de qualité manifestées sur les marchés. Durant plusieurs
millénaires, cette « sélection massale » pratiquée par les agriculteurs au sein
même de leurs exploitations consistait à choisir systématiquement les semences
et les boutures qui présentaient les caractéristiques les plus favorables à la
croissance et au développement des plants qui pouvaient en être issus, au vu des
conditions écologiques dans lesquelles ceux-ci devaient être cultivés. Ce
faisant, les paysans français ont mis progressivement au point de très nombreux
cultivars, adaptés chacun aux conditions particulières des écosystèmes dans
lesquels était envisagée leur mise en culture.
Mais cette situation a très sensiblement évolué, depuis déjà un peu plus d’un
siècle, avec la mise en culture de variétés sélectionnées en milieux
parfaitement contrôlés, au sein de stations expérimentales spécialement
constituées à cet effet. Ces variétés issues de la recherche expérimentale en
stations ont été pour la plupart sélectionnées d’après leur haut potentiel
génétique de rendement photosynthétique à l’unité de surface ; de paille courte
et feuilles érigées, elles sont capables de bien intercepter l’énergie lumineuse
(à la condition d’être semée à forte densité) et sont sensées produire ainsi le
maximum de calories et protéines à l’hectare.
De façon à réaliser de sérieuses économies d’échelle et à rentabiliser ainsi au
plus vite les investissements réalisés dans la recherche agronomique, il n’a été
finalement sélectionné qu’un nombre limité de variétés dont la vocation était de
pouvoir être emblavées en toutes saisons et sous toutes les latitudes,
indépendamment des conditions spécifiques des stations expérimentales dans
lesquelles elles avaient été sélectionnées. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle ont été finalement proposées aux agriculteurs des cultivars dont la
croissance et le développement étaient insensibles aux variations saisonnières
de la durée des jours et des nuits. Les coûteux investissements réalisés dans la
recherche génétique devaient ainsi théoriquement pouvoir bénéficier d’emblée au
plus grand nombre possible de producteurs.
Afin de pouvoir strictement comparer leurs potentiels génétiques, toutes choses
égales par ailleurs, les nouvelles variétés ont été le plus souvent testées dans
des conditions écologiques et techniques parfaitement maîtrisées : parcelles
planes bénéficiant d’une totale maîtrise de l’eau, sols profonds et de grande «
fertilité naturelle », emploi intensif d’engrais minéraux et de produits
phytosanitaires, implantation de chacune des variétés en « culture pure », sans
association avec d’autres espèces végétales, etc.
Mais ces nouveaux cultivars n’ont été ensuite capables d’exprimer pleinement
leurs potentiels génétiques que moyennant le recours à l’irrigation et l’emploi
de grandes quantités de fertilisants chimiques et de pesticides. Cultivés en
dehors de leurs lieux de sélection, ils se sont généralement révélés sensibles à
la concurrence des herbes adventices et aux dommages occasionnés par les
insectes ravageurs ou les agents pathogènes déjà existants dans leurs régions
d’accueil. Conçues à l’origine pour être “passe-partout”, les nouvelles variétés
n’ont pu en fait diffuser aisément que moyennant le recours à de gros
investissements en matière d’irrigation, de drainage, de travail du sol, de
fertilisation et de lutte contre les ravageurs. Ces investissements ont certes
permis de mettre à profit le haut potentiel génétique des nouvelles variétés et
d’obtenir des accroissements parfois spectaculaires de rendements à l’hectare,
mais avec souvent pour conséquence de simplifier et de fragiliser exagérément
les agro-écosystèmes. Les nouveaux cultivars issus de la recherche agronomique
en stations n’ont été vraiment capables de fournir les hauts rendements
escomptés que moyennant l’emploi de grandes quantités d’engrais chimiques et de
produits phytosanitaires (herbicides, insecticides, fongicides, nématicides,
acaricides, etc.). Ils n’ont donc pu être mis à profit qu’au risque de provoquer
les graves pollutions chimiques dont souffrent tout particulièrement aujourd’hui
les populations d’abeilles.
Des processus relativement similaires sont intervenus en matière d’élevage de
ruminants. De façon à nourrir aux moindres coûts leurs troupeaux dont le
potentiel génétique de production n’avait cessé de s’accroître au fil des
années, les éleveurs ont été amenés à retourner leurs prairies permanentes et
ensemencer un nombre limité d’espèces fourragères dont la récolte pour
l’ensilage ou l’enrubannage intervient le plus souvent avant même leur floraison
: maïs-ensilage, ray-grass d’Italie, etc. Fauchées très précocement, les
prairies temporaires mono-spécifiques n’offrent plus désormais la même quantité
ni la même variété de fleurs qu’autrefois, avec pour conséquence une raréfaction
des pollens à disposition des abeilles mellifères.
Une
politique agricole commune dommageable pour l’environnement
Lors
de la signature du traité de Rome, en 1958, la France et la Communauté
économique européenne (CEE) étaient largement déficitaires en de nombreux
produits agricoles : céréales, sucre, lait, viandes, etc. Elles se trouvaient
sous la dépendance d’importations en provenance de pays du « nouveau monde » :
Etats-Unis d’Amérique, Canada, Argentine, Australie, etc. C’est pourquoi les
gouvernements des six premiers pays constitutifs de l’Europe communautaire ont
mis en place une politique agricole commune (PAC) dont les objectifs étaient de
« moderniser » l’agriculture et garantir la sécurité de nos approvisionnements
agro-alimentaires.
Tous les ans, les six gouvernements fixaient des prix communs pour un certain
nombre de produits considérés comme stratégiques : les céréales, les produits
laitiers, la viande bovine, le sucre, les matières grasses végétales, etc. Ces
denrées pouvaient circuler sans entrave au sein du marché européen mais
bénéficièrent par contre d’une protection commune à l’égard des importations en
provenance de l’extérieur, grâce à l’établissement de droits de douane variables
et conséquents. Les exploitants agricoles purent ainsi bénéficier de prix
stables, rémunérateurs (supérieurs à celui des cours mondiaux) et incitatifs,
pour les quelques produits concernés. Ces mécanismes de soutien différencié par
des prix garantis se sont révélés d’une redoutable efficacité, puisqu’on a
assisté très vite à l’augmentation de la production de ces biens pour lesquels
il existait de telles organisations communes de marchés. Tant et si bien que dès
la fin des années soixante-dix, l’Europe, pourtant déjà élargie à de nouveaux
membres, en est devenue excédentaire. Il fallut alors assurer l’écoulement des
excédents à l’étranger au moyen de subventions à l’exportation. Mais du fait que
les agriculteurs ont été surtout incités à produire (et finalement exporter à
bas prix) des céréales, du sucre, du lait et de la viande, productions pour
lesquelles les prix étaient favorables, l’Europe ne produit plus de nos jours
assez de légumineuses fourragères (trèfle, luzerne, vesce, sainfoin, etc.) et de
protéagineux (pois, fèves, lupin, soja, etc.) pour son alimentation animale. La
France en est devenue largement importatrice et les fleurs de légumineuses
viennent à manquer pour l’apiculture.
De façon à rester compétitifs au sein du marché commun agricole, les exploitants
européens ont été amenés à s’équiper toujours davantage en nouveaux matériels et
bâtiments, quitte d’ailleurs à s’endetter lourdement. De façon à ne pas
multiplier les investissements fort coûteux et amortir au plus vite leurs gros
équipements, ils ont spécialisé toujours davantage leurs systèmes de culture ou
d’élevage, en tenant compte notamment des cahiers des charges imposés par les
industries agro-alimentaires qui exigeaient la livraison à grande échelle de
produits de plus en plus standardisés. C’est cette spécialisation croissante des
systèmes de production agricole qui a contribué à simplifier et fragiliser
exagérément les agro-écosystèmes, au risque d’en réduire la biodiversité et
diminuer les disponibilités alimentaires pour les abeilles domestiques
Les
paysanneries du Tiers-Monde aux abois
Le problème est que la France et l’Europe éprouvent aujourd’hui de plus en plus
grandes difficultés à exporter, sur les marchés internationaux, leurs excédents
de produits « tout venant » (blé à peine panifiable, volailles industrielles,
riz aux grains ronds, etc.) pour lesquels les agriculteurs ont longtemps
bénéficié des prix élevés ou des subventions ; et les « aides » que perçoivent
aujourd’hui nos agriculteurs pour la production et l’exportation de tels
produits sont vivement dénoncées, au sein de l’OMC, comme étant à l’origine de
graves distorsions de concurrence (dumping) sur le marché mondial.
Les paysanneries du Tiers-Monde dont l’outillage reste encore presque
exclusivement manuel souffrent très gravement de ces subventions accordées à nos
producteurs, alors même que leur productivité du travail est souvent déjà plus
de deux cents fois inférieure à celle de nos exploitations moto-mécanisées. Ne
pouvant guère rester compétitifs face aux importations de produits alimentaires
en provenance des grandes puissances agro-exportatrices (Etats-Unis, Union
européenne, Australie, Argentine, etc.), les paysans du « Sud » n’ont plus
d’autres alternatives que de quitter leurs exploitations (exode rural vers les
bidonvilles, migration clandestine vers l’étranger, etc.) ou de spécialiser
désormais leurs systèmes de production agricole vers des activités à caractère
artisanal, pour lesquelles il n’existe pas encore de tels écarts de productivité
sur le marché mondial. Parmi celles-ci figure notamment la production de miel.
Mais du fait de l’appauvrissement général dont sont victimes les populations
rurales des pays du Tiers-Monde et du chômage chronique qui prévaut dans leurs
campagnes, les apiculteurs du « Sud » n’ont guère les moyens de négocier des
prix élevés pour leur production de miel et sont prêts à accepter, faute de
mieux, des rémunérations bien inférieures aux nôtres. D’où le fait que les miels
importés en provenance de ces pays peuvent être vendus à si bas prix dans nos
contrées. Ne serait-il pas finalement dans notre intérêt de mettre fin à
l’exportation des produits pour lesquels nos exploitants ont perçu des
subventions et autoriser les nations du Tiers-Monde à protéger leur agriculture
vivrière par des droits de douane relativement élevés, comme nous l’avons fait
nous-mêmes au lendemain de la deuxième guerre mondiale ?
Recentrer
notre agriculture vers des productions diverses et de qualité
La
question pour les Français et les Européens est de savoir s'il ne leur serait
pas dorénavant plus avantageux de cesser d'exporter des produits « standards » à
bas prix et de réorienter leur agriculture vers des produits à très haute valeur
ajoutée (produits de terroir, alimentation bio, produits labellisés, etc.),
quitte à produire aussi plus de protéines végétales dont ils sont devenus très
largement déficitaires, du fait de leur moindre protection aux frontières. Ne
conviendrait-il donc pas revoir complètement notre politique agricole commune,
favoriser désormais la diversification des systèmes de culture et d’élevage en
relation avec les caractéristiques propres de nos terroirs et promouvoir la
production de denrées de très grande qualité organoleptiques dont les paysans
européens pourraient alors tirer de meilleurs prix, tant sur les marchés
intérieurs qu'à l'exportation ?
Ne faudrait-il pas tout d’abord relancer la demande en de tels produits de
qualité par le biais de la restauration collective, en commençant notamment par
les écoles primaires, au nom de l’éducation au goût ? Pourquoi ne pas d’ores et
déjà substituer les aides directes (les fameux « droits à paiement unique »)
dont les exploitants agricoles bénéficient actuellement de manière très inégale
par des subventions accordées aux cantines scolaires, restaurants universitaires
et établissements hospitaliers, afin qu’ils puissent améliorer la qualité des
repas servis en leur sein tout en relançant la demande en produits agricoles de
grande valeur ?
Seule une telle relance de la demande par le biais de la restauration collective
serait en mesure de provoquer une hausse sensible des prix pour les produits
agro-alimentaires issus des filières de qualité, tout en faisant en sorte que
les familles modestes dont le pouvoir d’achat ne leur permettait guère d’acheter
ces produits puissent enfin y avoir accès. Cette relance de la demande et la
hausse des prix qui en résulterait ne manquerait pas d’inciter les agriculteurs
à mettre en œuvre des systèmes de production moins standardisés, plus
diversifiés, plus respectueux de notre environnement et bien plus propices au
développement de l’apiculture.
Marc Dufumier
Professeur à l’Institut National Agronomique
Paris-Grignon (Agro Paris Tech)
Collaborateur de Nicolas HULOT
avec l'aimable autorisation de la revue
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