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L’abeille domestique Apis
mellifera occupe une aire géographique très vaste (Afrique Europe et
Moyen-Orient) et montre une importante variabilité morphologique et génétique.
Cette espèce s’est différenciée en 4 lignées évolutives principales : la lignée
M (à l’ouest de l’Europe : de l’Espagne à la Scandinavie), la lignée C (au
centre et au nord de l’Europe) la lignée A (en Afrique) et la lignée O (en
Turquie et dans le Caucase). Chacune de ces lignées s’est diversifiée en
plusieurs races géographiques (ou sous-espèces). Toutes les races sont
interfécondes entre elles mais deux races appartenant à une même lignée sont
génétiquement plus proches que deux races appartenant à des lignées différentes.
Au total 26 races ont été décrites jusqu’à présent sur la base de caractères
morphologiques génétiques écologiques et comportementaux.
La race d’abeille originellement implantée en France est A. m. mellifera (ou «
abeille noire »). Elle appartient à la lignée M qui ne comporte comme autre race
que la race iberica (ou iberiensis) présente seulement en Espagne. Il a été
montré que les populations de la lignée M présentent une variabilité génétique
inférieure à celle des populations des autres lignées ce qui rend
particulièrement crucial sa conservation.
De par ses frontières la France est entourée de manière naturelle par plusieurs
races d’abeilles qui peuvent donc échanger des gènes avec l’abeille noire dans
les régions limitrophes. Outre la race iberica on trouve la race ligustica en
Italie et la race carnica en Allemagne ces deux races appartiennent à une autre
lignée évolutive la lignée C. Il est à noter que l’abeille noire était la race
d’origine en Allemagne mais qu’elle a été pratiquement totalement éradiquée il y
a plusieurs dizaines d’années au profit de la race carnica. Des abeilles de la
souche synthétique Buckfast sont également présentes en grand nombre en Suisse
et au Luxembourg. Cette souche résulte de croisements entre plusieurs races avec
une forte prédominance de races appartenant à la lignée C.
L’abeille noire présente en France s’est elle-même différenciée au cours des
millénaires en populations locales adaptées à des conditions écologiques et
climatiques particulières caractéristiques de certaines régions. Ces
différenciations sont de deux types selon qu’elles sont génétiquement
déterminées ou pas. Si elles sont génétiquement déterminées les abeilles
constituent alors un écotype et lorsqu’on déplace des colonies de cet écotype
dans une autre région elles conservent leurs particularités. Actuellement le
seul exemple d’écotype pour lequel la preuve d’une adaptation ait été montrée
scientifiquement est présent dans les Landes de Gascogne (écotype landais). Il a
été décrit il y une quarantaine d’années par Louveaux et Albisetti. D’autres
écotypes sont probablement présents en France dans certaines régions, et les
travaux que nous menons actuellement, en collaboration étroite avec les
apiculteurs, devraient permettre de les identifier. Si les adaptations ne sont
pas génétiquement déterminées les différenciations locales peuvent correspondre
à une simple plasticité sans support héritable : les colonies sont capables de
s’accommoder à un nouvel environnement lorsqu’elles sont déplacées.
La biodiversité de l’abeille noire est menacée en France comme dans d’autres
pays par deux facteurs : la diminution de la taille des populations d’abeilles
et leur homogénéisation génétique. La diminution des populations d’abeilles est
une conséquence des mortalités de colonie qui sont dues à des causes diverses
telles que des maladies et des parasitoses ainsi qu’à l’usage inadapté de
pesticides en agriculture. Des mortalités trop importantes dans les populations
risquent d’appauvrir le réservoir génétique de l’abeille noire et de fragiliser
ses capacités d’adaptation.
L’homogénéisation des populations est liée à
certaines pratiques apicoles en particulier aux importations de reines et aux
transhumances des colonies qui ont tendance à accélérer de manière artificielle
les flux de gènes entre des populations fortement différenciées distantes de
plusieurs centaines ou milliers de kilomètres. Ces pratiques ont donc tendance à
s’opposer aux forces qu’exerce la sélection naturelle qui tendent plutôt à
différencier les populations. A l’inverse des animaux domestiques maintenus en
captivité (tels que les bovins par exemple) dont les éleveurs contrôlent
généralement la reproduction chez l’abeille les individus sexués (reines et
mâles) se reproduisent en liberté avec des partenaires sexuels d’origine
génétique diverse sans contrôle des apiculteurs. La présence de colonies de
races importées dans une région entraîne donc la dissémination de mâles qui vont
féconder des reines vierges de race noire. Par ailleurs les essaimages de ces
colonies importées vont également contribuer à disséminer des colonies filles de
mêmes races dans la région.L’utilisation par les apiculteurs d’autres races que
l’abeille noire n’est évidemment pas en soi un problème à condition bien entendu
qu’elle ne conduise pas à la disparition irréversible des populations locales
d’abeilles. C’est en particulier pour éviter d’en arriver à ce stade que nous
avons proposé un programme de recherche qui a trois objectifs principaux :
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caractériser la diversité naturelle du cheptel apicole français et en établir le bilan. |
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établir les bases scientifiques indispensables à la création de conservatoires génétiques d’abeilles en particulier en choisissant les colonies à conserver ainsi que leur suivi. |
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mettre au point un système expert de morphométrie géométrique basé sur l’analyse des ailes des abeilles dans le but de déterminer facilement leur origine génétique. |
L’identification des abeilles (détermination des lignées races écotypes …)
est réalisée au moyen de trois types d’approche : les approches moléculaires les
approches morphométriques et les approches éco-éthologiques.
Dans
cet article nous allons décrire les méthodes utilisées et les résultats obtenus
à ce jour pour la réalisation du 1er objectif : établir le bilan de la
biodiversité de l’abeille en France. Dans les articles suivants nous ferons le
point sur les deux autres objectifs.
Méthodes
Cette étude est basée principalement sur l’utilisation d’un marqueur moléculaire
l’ADN mitochondrial (ADNmt) des abeilles. Cette molécule d’ADN est contenue dans
chaque cellule des abeilles dans des petits organites participant au métabolisme
cellulaire : les mitochondries. Contrairement à l’ADN nucléaire (trouvé dans le
noyau de chaque cellule) la transmission de l’ADNmt est uniquement maternelle.
De ce fait le type mitochondrial sera transmis de reine à reine au cours des
générations successives et l’ensemble des ouvrières et des mâles nés de ces
reines comportera la même molécule. Ce type de transmission fait donc de cette
molécule un marqueur de colonie.
Tout comme l’ADN constituant les chromosomes l’ADN mitochondrial accumule au
cours du temps des mutations générant des variations de la molécule. En fonction
de l’ancienneté des mutations la molécule va présenter deux types de variations
:
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des variations importantes (car anciennes) qui
sont caractéristiques des grandes lignées évolutives et qui vont nous
permettre de caractériser l’origine maternelle de la colonie étudiée. Le
type mitochondrial sera alors d’origine M A C ou O (les lignées C et O ne
sont pas différenciées avec le test employé). Ce test est donc particulièrement efficace pour caractériser les colonies importées (ou colonies descendantes des colonies importées) provenant des lignées C O et A. |
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des mutations mineures (plus récentes) qui vont différencier des types mitochondriaux à l’intérieur des lignées évolutives. Chacun de ces variants observés porte le nom d’haplotype. Par exemple les haplotypes M4 M7 et M8 portent tous les mêmes variations anciennes qui les font appartenir à la lignée évolutive M mais sont différenciés par des variations plus récentes. Ces numéros affectés à la lignée permettent de déterminer le niveau de variation de la population et de manière plus fine d’observer la différenciation des populations à l’intérieur de chacune des lignées évolutives. La différenciation observée à l’intérieur de chaque lignée devrait nous permettre en théorie d’évaluer l’impact des transhumances sur la différenciation des populations dans la lignée M. |
Ainsi
l’utilisation de l’ADNmt doit nous permettre de tirer deux types de conclusions
:
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sur le taux d’introgression maternelle de l’abeille noire Dans une population d’abeilles donnée (rucher département région pays) le niveau général d’introgression maternelle de la population représente le pourcentage d’abeilles provenant de chacune des 4 lignées évolutives. Un rucher sera par exemple 60 % M 39 % C et O et 1 % A. Le même raisonnement est appliqué pour chaque département chaque région et à l’échelon d’un pays. |
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sur des différenciations
régionales de l’abeille noire en France La population française d’abeilles noires est-elle homogène ou existe-t-il des structurations locales des populations ? |
Résultats
Ce programme de recherche a débuté le 1er septembre 2003 et se terminera le 31
août 2006. De nombreux résultats ont déjà été obtenus mais quelques régions
françaises n’ont pas encore été analysées. Les résultats définitifs seront
publiés
à la fin du contrat sous la forme de publications scientifiques dans des revues
internationales et d’articles dans des journaux apicoles. Par ailleurs ces
résultats seront également accessibles d’ici quelques mois sur
le site internet du laboratoire.
Pour être publiés dans une revue scientifique internationale les résultats
doivent être totalement originaux c'est-à-dire n’avoir jamais été publiés au
préalable dans aucun journal. C’est pourquoi l’ensemble des résultats acquis
jusqu’à présent ne seront pas présentés dans cet article.
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1 Taux d’introgression maternelle de l’abeille noire
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Situation générale en France Les résultats portant sur l’analyse de 1800 abeilles montrent que les colonies ayant une origine maternelle appartenant à la race mellifera (abeille noire) restent très prédominantes en France et représentent environ 85 % des abeilles échantillonnées à ce jour. La lignée A est très peu représentée en France et l’origine de ces abeilles n’est pas forcément due à des importations mais à la présence d’abeilles venant naturellement d’Espagne où cette lignée est présente. A l’inverse la lignée mitochondriale C (représentant les lignées C et O en morphométrie) est bien représentée surtout en raison des importations de reines - qui ont eu lieu depuis des dizaines d’années - en particulier de races ligustica caucasica et carnica, et de la lignée synthétique Buckfast. |
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Variations régionales En France les niveaux d’introgression maternelle de l’abeille noire sont très variables : ils sont faibles dans certaines régions où l’abeille noire est encore très majoritaire et très élevés dans d’autres régions où l’abeille noire est devenue rare. A titre d’illustration la figure 1 présente les résultats obtenus dans un département l’Orne (61) où l’échantillonnage a été bien réalisé sur l’ensemble du département. Les points rouges représentent la race mellifera alors que les points bleus représentent des abeilles de la lignée C. Le niveau d’introgression dans ce département est faible : 6 %. |
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Différencions régionales de
l’abeille noire en France
Notre étude a permis de mettre en évidence de très nombreux
haplotypes chez l’abeille noire une soixantaine à ce jour. Parmi ceux-ci une
trentaine n’avaient jamais été décrits auparavant et sont actuellement en cours
de séquençage. La fréquence de ces haplotypes est très variable mais l’un
d’entre eux (M4) est très majoritaire en France et représente environ les 3/4
des haplotypes. Sa distribution est présentée dans la figure 2. Elle évolue
clairement selon un gradient sud-nord.
Conclusion
S’il n’est probablement pas pensable de conserver des colonies de toutes les
populations régionales d’abeilles il est absolument indispensable d’envisager la
conservation des populations les mieux adaptées à leur environnement local.
C’est ce qui est en cours de réalisation par des associations apicoles dans
plusieurs régions françaises auxquelles nous apportons notre appui scientifique
pour le choix des colonies à conserver. Nous présenterons dans un prochain
article notre contribution à ce travail. Les méthodes d’analyses moléculaires
qui permettent de caractériser l’origine génétique des colonies sont d’une très
grande précision mais relativement lourdes à utiliser et d’un coût élevé. Ces
inconvénients ne les mettent donc généralement pas à la portée des associations
apicoles de façon routinière. C’est pourquoi une méthode fiable d’analyse
morphométrique des ailes des abeilles est en cours de mise au point. Elle sera
également présentée dans un prochain article.
Ce programme de recherche est financé par les crédits européens d’aide
à l’apiculture avec le soutien de la filière apicole française réunie au sein du
comité de pilotage du ministère de l’agriculture (Direction des Politiques
Economique et Internationale) et de l’ONIFLHOR. Il n’aurait pu être mené à bien
sans l’aide des nombreux apiculteurs et associations qui ont assuré
l’échantillonnage des abeilles selon nos indications préalables et que nous
tenons à remercier ici.
Nous remercions également Tharavy Douc, Delphine François, Marlène Lamothe et
Hélène Legout qui collaborent efficacement avec nous dans la réalisation de ce
projet.
Agnès RORTAIS - Gérard ARNOLD - Lionel GARNERY
Laboratoire Populations, Génétique,
Evolution, CNRS, Gif-sur-Yvette
Michel BAYLAC
Muséum National d’Histoire Naturelle Paris
Dernière minute :
La 7e Conférence Internationale de l’Association pour la protection de l’abeille
noire (SICAMM) se tiendra à Versailles du 18 au
22 septembre 2006. Elle sera organisée par l’Université de Versailles - Saint
Quentin en Yvelines le CNRS et l’ANERCEA.
Pour tout renseignement contacter le secrétariat
du comité d’organisation :
arnold@pge.cnrs-gif.fr
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