
L’apiculture, l’art d’élever et de soigner les abeilles en vue d’obtenir du miel
et de la cire, se pratique depuis des millénaires. Des peintures rupestres
datant de sept mille ans avant J.-C. représentent des récoltes de miel. Pierre
Larousse annonce dans son dictionnaire paru en 1866 que « vers la fin du siècle
dernier, l’apiculture était devenue une passion sur les bords du Rhin ». Grâce à
sa situation dans le bassin rhénan, l’Alsace bénéficie de cet élan apicole. D’où
vient cette passion pour les abeilles ?
Le philosophe Platon célèbre l’apiculture dans son Histoire naturelle. Ce livre
demeure, « dans sa version latine jusqu’à l’invention de l’imprimerie, la bible
des apiculteurs médiévaux ». Les abeilles émerveillent l’homme. Leur
sociabilité, leurs travaux et le zèle qu’elles y emploient deviennent des
modèles pour la société humaine. Virgile, qui leur consacre le Livre IV de ses
Géorgiques, raconte que « certains, d’après ces signes et après avoir suivi ces
exemples, dirent que les abeilles avaient une part d’intelligence divine et
qu’elles puisaient dans l’éther ». Selon la mythologie grecque, Zeus, le père
des dieux, est nourri durant son enfance par le miel des abeilles. D’ailleurs,
de nombreux héros grecs justifient leur éloquence par un fait de même nature. Il
en vaut de même pour de nombreux personnages religieux. « Saint Ambroise est
surnommé docteur à la bouche de miel. » Saint Bernard, sainte Cécile, saint
Pierre Nolasque et saint Jean Chrysostome sont parfois représentés avec une
ruche d’abeilles, « symbole de la douceur et de l’efficacité de leurs paroles ».
Au Moyen Age, les cierges confectionnés avec de la cire d’abeilles restent une
des seules sources de lumière possibles. Le culte catholique nécessite d’énormes
quantités de cire. Le miel, lui, représente le seul moyen de sucrer les
aliments. Le paysan trouve lui aussi un intérêt particulier à l’apiculture. « La
cire est une source de richesse, pratiquement la seule qui permette au paysan
d’obtenir des espèces monnayées, l’argent liquide, si rare dans ce monde qui vit
en économie de troc. » A partir du XVIe siècle apparaissent les premières ruches
en paille. La plus grande évolution de l’apiculture alsacienne se produit après
1789.
L’empereur Napoléon Ier donne une nouvelle impulsion à la pratique de
l’apiculture. Le 16 mai 1806, les autorités anglaises promulguent un décret qui
ordonne le blocus maritime de l’Europe. Napoléon réplique en 1807 par le blocus
continental. Le commerce entre le continent européen et ses colonies devient
impossible. Le prix du demi-quintal de sucre de canne est pratiquement multiplié
par sept entre 1805 et 1811. Afin d’encourager la production de miel, Napoléon
ordonne en 1804 un recensement annuel du nombre de ruches présentes dans
l’empire. Chaque propriétaire reçoit de la Caisse de l’Etat une prime de deux
francs par colonie d’abeilles. Les effets ne se font pas attendre.
L’administration impériale considère le développement de l’apiculture avec le
plus grand des sérieux. D’ailleurs, les abeilles font partie des insignes de
l’empereur. La venue de Napoléon Ier à Strasbourg le 22 janvier 1806 se traduit
par une immense fête. « Même les abeilles, sans prendre en compte la période
pourtant défavorable pour elles, devaient participer à la fête. »
Une Société d’Emulation se crée à Colmar. « Le but de la société est d’avancer,
d’agrandir et de consolider la prospérité du département. Ses méditations et ses
travaux se [portent] sur toutes les branches de l’industrie, des arts
mécaniques, du commerce, des fabriques, de l’économie domestique et rurale. […]
Animée de ce zèle patriotique, la société a dû naturellement porter sa
sollicitude sur les soins qu’il convient de donner à l’éducation des abeilles et
sur les moyens de multiplier les ruches dans notre département. » Le miel se
récolte d’une manière barbare. Il s’agit de détruire la ruche en paille par
étouffage, de récupérer les rayons de miel et de presser le tout. La Société
d’Emulation désire remplacer la ruche en paille par une ruche en bois beaucoup
plus rentable.
Malgré les efforts des autorités, l’apiculture reste peu pratiquée en Alsace.
Une enquête, menée en 1841 par la préfecture du Bas-Rhin, porte sur le nombre de
ruches, la quantité et le prix du miel ainsi que de la cire. De nombreuses
communes signalent la non-rentabilité des ruches. La cause principale évoquée
est le climat. Le froid, le brouillard et la pluviosité perturbent les abeilles.
Certaines communes mettent en cause les raffineries de sucre. Toutes sont
cependant unanimes, le nombre de ruches a baissé les dix dernières années. A
Huttenheim, près de Benfeld, en 1836, on compte quatre-vingts ruches, en 1841 on
en recense vingt. A Gresswiller, non loin de Mutzig, en six ans, le nombre de
ruches est passé de deux cents à seize. A Heiligenstein, au Nord de Barr, les
propriétaires de ruches se plaignent que cela fait neuf ans qu’ils ne produisent
plus rien. Le village de Mackenheim, à l’Est de Sélestat, note une explication
un peu plus rationnelle. « On ne peut pas fixer la quantité de miel de chaque
ruche, vu que nos bourgeois ne connaissent pas trop bien la manière de conserver
les abeilles. »
En 1848, le docteur Dzierzon met au point, en Silésie, une véritable révolution
apicole en créant le principe de la ruche à cadres mobiles. En fait, il adapte
vraisemblablement un modèle d’origine russe, la ruche de Prokopovich, lui-même
issu de plusieurs siècles de diverses améliorations. Le pasteur silésien
améliore les ruches locales en inventant le support mobile. Le baron de
Berlepsch prolonge ce support de deux barres verticales, ajoute une barre
transversale et met ainsi au point, en 1853 et en Europe (Thuringe), le
véritable cadre mobile. En Amérique (Etats-Unis, Massachusetts), le révérend
Langstroth découvre également ce principe vers 1852. La même découverte surgit
au même moment en deux endroits différents sans que les deux protagonistes ont
conscience des travaux de l’un l’autre.
Les premières ruches à cadres mobiles apparaissent en Alsace dans la vallée de
Klingenthal vers 1856. L’industriel Christian Vormwald, après un voyage
d’initiation apicole en Thuringe, propage les techniques de l’apiculture
rationnelle par le biais de conférences et d’expositions. Ce premier mouvement
apicole alsacien moderne s’éteint quelques années plus tard. Au début des années
1860, le pasteur Frédéric Bastian, établi dans la région de Wissembourg,
s’intéresse à l’apiculture mobiliste. Il profite du voisinage du Palatinat, où
se développe dès cette époque une société d’apiculture rationnelle, pour
s’instruire des techniques apicoles modernes. Il s’abonne également au journal
apicole d’Eichstätt (Eichstädter Bienenzeitung) dont les colonnes sont ouvertes
à Dzierzon et à Berlepsch. A partir de 1865, il organise des réunions apicoles
dans le jardin du presbytère protestant de Wissembourg.
Le mouvement apicole, qui rassemble à ses débuts une dizaine de curieux, gagne
rapidement en ampleur. Bastian allie la pratique à la théorie et grâce à son
enthousiasme et à ses qualités de vulgarisateur le mouvement gagne en force et
en importance. Le 1er octobre 1868, une douzaine d’apiculteurs se réunissent
dans le jardin du pasteur à Wissembourg et fondent la Société d’Apiculture
d’Alsace (Der Elsässische Bienenzüchterverein). Même si cette forme de
regroupement apicole est fréquente dans les pays germaniques rhénans, une
société apicole à vocation régionale demeure rare en France. Dans ce pays, le
mouvement apicole reste dominé par la Société centrale d’apiculture de Paris. La
Société d’Apiculture d’Alsace se rapproche d’avantage des regroupements
allemands (propagation des ruches à cadres mobiles, division de la société en
sections) que du mouvement français (discrédit de l’apiculture rationnelle,
conservation des méthodes fixistes [ruches en paille], regroupement centralisé).
En 1868, Bastian met au point son propre modèle de ruche appelée plus tard ruche
Bastian (Bastianstock) ou ruche alsacienne (Elsässerstock). Ce modèle, dérivé
des ruches Berlepsch et Dzierzon, subit de nombreuses améliorations et ses
mesures se fixent en 1873. D’autres transformations modifient la ruche Bastian
au cours de la période étudiée. Les premières sections d’apiculture alsaciennes
voient le jour en 1869 (Strasbourg, Reichshoffen, Niederbronn). La guerre
franco-allemande de 1870 déstabilise le jeune mouvement apicole alsacien, mais
le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne peut, dans le cas de l’apiculture,
être considéré comme positif. La période 1871-1914 apparaît comme un « âge d’or
» de l’apiculture alsacienne. La science apicole est « dans l’air du temps ».
Les sections apicoles se multiplient et se rassemblent dès 1876 en fédérations
départementales. Les conférences et les manifestations déplacent les foules. Les
méthodes rationnelles se propagent de manière fulgurante grâce à l’action de
grandes personnalités apicoles comme Jacques Dennler, Charles Zwilling, Albert
de Dietrich et Edouard Thierry-Mieg. Ces véritables professeurs ambulants
(Wanderlehrer) parcourent l’Alsace du Nord au Sud pour propager les bonnes
paroles apicoles. D’abord uniquement centrée sur le Bas-Rhin, la Société
d’Apiculture d’Alsace s’ouvre au Haut-Rhin en 1873 et à la Moselle en 1878. Le
regroupement devient la Société d’Apiculture d’Alsace-Lorraine (Der
Elsass-Lothringische Bienenzüchterverein).
La société apicole alsacienne édite un journal intitulé Der Elsässische
Bienenzüchter (L’Apiculteur Alsacien) dès 1873 puis Der Elsass-Lothringische
Bienenzüchter (L’Apiculteur Alsacien-Lorrain) dès 1878. Bilingue
(allemand-français) à partir de 1875, la revue devient un journal apicole de
première qualité lu en France et dans l’Empire allemand. Les ouvrages de la
société apicole, à la pointe de la technique apicole de l’époque, sont lus à
travers la France et dans tout l’Empire allemand.
La Première Guerre mondiale marque la fin de cette période bénie en ce qui
concerne l’apiculture alsacienne. L’association, reconduite sous le nom de
Société d’Apiculture d’Alsace et de Lorraine, devient le premier mouvement
apicole français en nombre d’adhérents. Malgré cette position, un certain
malaise se développe dès les années 1920. L’enthousiasme des grands apiculteurs
de la fin du XIXe siècle disparaît avec leur mort. Les expositions apicoles ne
font plus recette et la crise des années 1930 se traduit par une mévente du miel
alsacien. En 1926, la société d’apiculture fonde à Rouffach un Laboratoire des
recherches et expérimentations apicoles. D’abord sous le contrôle des
professeurs Diezinger et Juge, ce laboratoire revient en 1929 à Auguste
Baldensperger et, déplacé à Guebwiller, devient le Centre de recherches
apicoles. Spécialisé dans la recherche de maladies apicoles, ce laboratoire se
heurte à un phénomène nouveau des années d’entre-deux-guerres. L’empoisonnement
des abeilles dû aux insecticides agricoles se généralise. Les pulvérisations à
base de produits contenant de l’arsenic deviennent courantes à partir de 1929 et
le D.D.T. commence ses ravages dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
La Seconde Guerre mondiale constitue une parenthèse dans l’histoire de
l’apiculture alsacienne. Le regroupement apicole, intégré dans la politique
apicole nazie, connaît une certaine forme de soutien de la part des autorités
allemandes. Même si les services proposés peuvent paraître séduisants, très peu
d’apiculteurs alsaciens intègrent les demandes nazies. Malgré cette forme de
résistance, l’attitude de certaines personnalités apicoles et le fait que le
soutien nazi en matière d’apiculture est réel, la Société d’Apiculture d’Alsace
et de Lorraine n’est plus ressuscitée après le conflit. Les apiculteurs se
réfugient dans le cadre des fédérations départementales. Après de nombreuses
tentatives de regroupements avortées, le mouvement apicole se joint au
regroupement arboricole en 1952 grâce à l’action de Georges Kuntz et d’Auguste
Baldensperger. L’Union des Fédérations apicoles et arboricoles d’Alsace et de
Moselle voit le jour. Le regroupement apicole alsacien, malgré certaines
difficultés d’entente, se maintient de manière active jusqu’à aujourd’hui.
Que représente l’apiculture aujourd’hui en Alsace ? La région dénombre, en 2001,
3290 apiculteurs se répartissant 35380 ruches (Bas-Rhin : 1720 apiculteurs,
18200 ruches ; Haut-Rhin : 1570 apiculteurs, 17180 ruches). En 1907, cette même
région renferme 9931 apiculteurs et 51014 ruches. En moins de cent ans, le
nombre de propriétaires de ruches a été divisé par trois et le nombre de
colonies d’abeilles par 1,5. Les apiculteurs se répartissent en 51 syndicats
apicoles (Bas-Rhin : 28 syndicats ; Haut-Rhin : 23 syndicats). Ces regroupements
adhèrent chacun à une Fédération apicole départementale.
L’apiculture alsacienne connaît des difficultés qui paraissent actuellement
insurmontables. La moyenne d’âge des apiculteurs ne cesse de s’élever. Elle
atteint un niveau critique (entre 65 ans et 70 ans) et les effectifs ne se
renouvellent plus (entre 3% et 4% de pertes par an). L’apiculture alsacienne
traverse une période de crise. « Les traitements employés par l’agriculture
moderne, la mutation profonde de l’environnement dans les campagnes et les
périphéries des villes limitant de plus en plus les emplacements pour exercer la
pratique apicole, sans compter l’importation massive de miel, pour la plupart de
mauvaise qualité, à des prix en dessous des frais de production en Europe
expliquent, parmi d’autres causes sérieuses, le déclin de cette activité. Les
apiculteurs, pour la plupart pluriactifs, trouvent rarement des successeurs au
moment de leur départ à la retraite ». Ce phénomène ne se rencontre pas
uniquement en Alsace. La France et les autres pays membres de l’Union européenne
connaissent la même crise apicole.
Pour remédier à cette chute d’effectifs, les Fédérations de syndicats apicoles
organisent des « Journées de l’Apiculture » dans ce département. Elles ne
peuvent pas être comparées aux expositions apicoles de la fin du XIXe siècle ni
même à celles du début de XXe siècle. L’avenir de l’apiculture semble être
incertain. La chute des effectifs, qui commence dès la fin de la Première Guerre
mondiale, devient aujourd’hui critique. L’apiculture reste cependant la « poésie
de l’agriculture » et la fin de cette pratique, considérée longtemps comme un
phénomène magique, n’est pas encore pour demain.
[P.S. : Les références bibliographiques sont trop nombreuses pour figurer dans
cet article. Pour plus de renseignements, veuillez me contacter]
Stéphane Martz
avec l'aimable autorisation de la revue
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