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Congrès Apiculture Tropicale de Trinidad & Tobago

Article de Gilles RATIA paru dans la revue Abeilles & Fleurs n°418 de Janvier 1993 (3 pages)

Nouveau jeu. Si l'on vous dit : "La Trinité", à quoi pensez-vous? Aux onze communes de France qui portent ce nom. Très bien, si l'on ajoute : "présence de la mer"? Au Morbihan. Si l'on vous précise, qu'en fait de mer, il y a en tout autour et que tout cela se situe au 11° degrés de latitude nord et au 61° degrés de longitude Ouest, vous commencez à caler. Si l'on enchéri en signalant que son nom se prononce toujours en espagnol, que c'est une île, que son sublime carnaval est moins surfait et meurtrier que celui de Rio de Janeiro, qu'elle a une petite sœur dénommée "Tobago"? Vous répondez "Trinidad & Tobago". Bravo, vous gagnez un voyage, en cent lignes, dans l'un des plus petits états associés au Commonwealth. Cinq mille kilomètres carrés de soleil, de gentillesse et de contrastes apicoles à une soixantaine d'encablures(1) du Venezuela. Suivez votre globe-trotter de service, guide des conférences et symposia en tous genres, qui participa au Vème Congrès International d'Apiculture Tropicale.

L'aide humanitaire, l'aide au développement, phénomènes de mode? Non point, dure réalité de cette fin du deuxième millénaire. Loin des projecteurs du grotesque théâtre somalien (l'ère de la religion cathodique n'est vraiment pas belle), que se fait-il de bien au niveau des apiculteurs des pays défavorisés? La France, superbement divisée dans sa sphère apicole (devrait-on d'ailleurs encore parler de sphère, fange(2) serait bien plus appropriée), est dans l'incapacité de s'organiser pour aménager des rencontres internationales dans les pays du tiers monde sur les thèmes du développement et de la coopération apicole. L'essai de feu RESAPI, sous financement du Ministère des Affaires Etrangères, en Amérique Latine ne laisse qu'amères désillusions.

Votre revue préférée vous a relaté les travaux des congrès du Kenya, puis ceux d'Egypte, voici donc ceux de Trinidad et Tobago.

Pour situer les deux îles sœurs, jetez un coup d'œil sur la carte (inclure ici la carte, avec la mention Venezuela en bas, merci). Les archipels, qu'ils soient indonésiens, philippéens, polynésiens ou autres, sont souvent brodés de ravissantes perles. Le chapelet des caraïbes reste fidèle à cette réputation. La douceur des alizés du nord-est, l'ambiance insulaire, les sociocultures multiraciales, sont les ingrédients d'un dépaysement qui m'émeuvent avec toujours autant de force et de poésie, quant aux cocotiers qui s'inclinent au dessus des lagons verts ...

Quant au paysage apicole caribéen, le tableau ci-dessous vous en décline ses composantes.

PAYS POPULATION APICULTEURS APIC./POPUL. RUCHES RUC./APIC.
Antigua et Barbude 62 000 30 0.48 / 1000 410 14
Barbade 258 000 12 0.04 200 17
Dominique 75 000 20 0.26 800 40
Grenada 92 000 25 0.27 400 16
Guadeloupe 387 000 200 0.51 8 000 40
Martinique 360 000 120 0.33 4 800 40
Montserrat 12 000 7 0.58 50 7
Newis 9 600 19 1.97 90 5
Puerto-Rico 3 300 000 250 0.07 6 000 24
Sainte Lucie 140 000 98 0.7 1 200 12
Saint Vincent et Grenadines 110 000 17 0.15 214 13
Trinidad et Tobago 1 300 000 430 0.33 4 640 11

 

PAYS PRODUCTION MIEL MOYENNE PAR RUCHE
Antigua et Barbude 12 000 Kg 29 Kg
Barbade 6 000 30
Dominique ? ?
Grenada 9 000 22
Guadeloupe 100 000 12.5
Martinique 120 000 25
Montserrat 550 11
Newis 5 500 61
Puerto-Rico 98 000 16
Sainte Lucie 30 000 25
Saint Vincent et Grenadines 1 200 5.6
Trinidad et Tobago 130 000 28

Plusieurs choses sont à prendre en considération :

La manifestation a réuni les habituels acteurs de l'aide apicole internationale avec toutefois, fait nouveau, des experts issus des pays du tiers monde. C'est à mon sens le plus grand fait marquant qui ne tardera pas à redistribuer la donne des consultations et études de faisabilité à l'échelon planétaire, un nouveau visage de la coopération, une contrepartie qui se tourne vers l'autogestion, bravo. L'accueil fut convivial et centré sur la somptueuse "University of the West Indies" qui est la deuxième, en taille et renommée, dans cette région du monde après celle de La Havane à Cuba. La cérémonie d'ouverture a rassemblé le gratin local dont Patrick Manning, premier ministre et Winston Rudder, ministre de l'agriculture. Durant ce cinquième congrès (du 7 au 12 Septembre 1992), le record des visites techniques a été battu : trois journées entières, douze circuits différents, 90 % de ruchers, 10 % de tourisme, un autre record. L'organisation a été parfaite et le clou a été la visite, pour 120 participants sur 300, des installations apicoles de l'île Tobago, tous dans le même avion ! Le contraste est saisissant : à Trinidad, il faut s'habiller en cosmonaute pour chatouiller les abeilles africanisées ou chasser le varroa, à Tobago, la vie est plus cool car point d'africanisées et encore moins de varroas.

Les communications scientifiques furent nombreuses, variées et pour une fois pas trop poussiéreuses. Dans la session "Biologie et comportement des abeilles tropicales" treize papiers furent annoncés, dans la session "Pratiques apicoles" vingt cinq, dans la session "Abeilles et environnement" vingt deux, dans la session "Maladies et parasitoses" treize, dans la session "Apiculture et développement" trente huit, dans la session "Abeilles africanisées" onze et enfin dans la session "Abeilles sans dard" (et oui, cela existe) douze. A propos de ses dernières, il n'y a pas que les scientifiques qui s'y intéressent, les apiculteurs aussi, surtout depuis l'avènement des abeilles africanisées réputées pour leur manque de douceur. A Trinidad, il y a des dizaines de colonies de Melipona trinitatis et de Melipona favosa.

Quelques travaux émergent, notamment ceux des suédois Bert Thrybom (un copain au professeur Tournesol sans doute, avec un nom pareil) et Ingemar Fries : "Développement de l'infestation par Varrao jacobsoni dans des colonies hybrides d'Apis mellifica monticola et d'Apis mellifica ligustica. Premiers résultats, sous latitudes froides, l'apport de sang monticula (Kenya) donne des abeilles très gentilles (rien à voir donc avec les croisements brésiliens à partir de scutellata), qui passent l'hiver sans encombre, donnent 20 à 30 % de plus de miel et résistent mieux à la pression du parasite. Affaire à suivre ...

Mes discutions avec différents responsables apicoles des îles de la mer des caraïbes m'ont conforté dans l'idée qu'il est grand temps de profiter des insularités pour développer des banques de gènes, des stations d'élevage et ses stations de fécondation. Malheureusement, la clandestinité des transactions de matériel biologique vivant est chose courante. La protection des intérêts financiers d'une infime minorité met en péril une autre protection : celles des abeilles, contre les maladies, les parasitoses et les hybridations incontrôlées. Encore une fois les D.O.M. semblent être les plus sérieux (la Martinique plus encore que la Guadeloupe) et des projets en ce sens sont en cours.

L'exposition réunissait quelques coopératives ou groupements caribéens et aussi un faible nombre de fabricants locaux de matériels où, pour parler industriel, le MTBF(4) est aussi petit que le MTTR(5) est grand. Un entracte "posters" permit aux O.N.G. (Organisations Non Gouvernementales) d'exposer leurs actions sur le terrain. Déjà orateur sur divers sujets (des clepto-parasites à la défense de la forêt primitive) et aussi président de nombreuses séances, notre ami, le très charismatique Berhnard Clauss en profita pour exhiber ses résultats en Zambie. Il en faudrait beaucoup des petits Clauss comme cela dans les lieux déshérités de la planète !

Pour résumer : c'est quand il ne sera plus nécessaire d'organiser ce genre de congrès que l'on pourra tout banalement dire qu'ils furent indispensables, positifs, sérieux et prometteurs.

Trinidad et Tobago doivent faire partie de vos escales si vous passez dans le coin, vraiment. Trinidad est une île qui a été riche, là, tout récemment, entre deux crises de l'O.P.E.P.. Le pétrole a apporté beaucoup de devises pendant une dizaine d'années et, depuis un lustre à peine, plus rien, oualou, que dalle. Cela donne une ambiance et des comportements bizarres, voire incongrus. Quant à Tobago, c'est presque la virginité, il existe encore de la forêt primitive, c'est tout vous dire...

Dans quatre ans, si le manque d'ozone, le cœur des centrales nucléaires, la pollution alimentaire, les épurations ethniques, le sida, la connerie humaine et les sauterelles nous laissent la vie sauve, rendez-vous pour le VIème Congrès d'Apiculture en climat chaud, très chaud.

Gilles RATIA

(1) encablure : ancienne mesure de marine, environ 200 mètres

(2) fange : "boue presque liquide et mêlée d'immondices" (Le Robert). Amis lecteurs, la mouche me pique encore mais, pour avoir mis les pieds dans une cinquantaine de pays, je me permets d'affirmer haut et fort que la déchéance du paysage apicole français n'a que d'égal sa folle propension à étouffer, par pur conservatisme, tout action visant à s'en sortir. Chauvins que nous sommes, nous avons souvent tendance à prétendre qu'à l'étranger, cela n'est guère mieux. Tout faux, à l'étranger, en 1992, c'est moins pire ...

(3) présidentionnite : "maladie grave affectant surtout les personnes qui ont un terrain déjà affaibli par l'incompétentionnite scrofuleuse et la vindicativite galopante. Des symptômes de copinageose atypique accompagnent fréquemment les troubles. Le diagnostic est grave mais la récession est possible si le patient absorbe une grosse pilule en assemblée générale ou prend une dose massive de retraite anticipée" (cela, ce n'est pas dans Le Robert).

(4) MTBF : "Mean Time Between Failures". Soit en bon français : temps moyen entre deux pannes.

(5) MTTR : "Mean Time To Repair". Soit en bon français : temps moyen de réparation.


Realization / Réalisation: Gilles RATIA
Last update / Mise à jour: 10/08/01
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