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Le Gaucho, reconnu tueur officiel des abeilles
450 000 ruchers ont disparu depuis 1996

Par Catherine BERNARD - Libération 9 octobre 2000


punaise.gif (183 octets)Les nouvelles générations de pesticides mises sur le marché en 1991 et massivement utilisées à partir de 1994 dans les champs de tournesol seraient à l'origine des troubles du comportement observés chez les abeilles, avec pour principale conséquence la décimation du cheptel français. Les premiers résultats du programme de recherche conduit entre 1999 et 2000 par les laboratoires de l'Afssa (Agence française de sécurité sanitaire et des aliments), du CNRS et de l'Inra, rendus publics ce week-end à Mende à l'occasion du 13e Congrès de l'apiculture, confirment ce que les 55 000 apiculteurs français observent depuis cinq ans.

Tournesol. Les abeilles qui butinent les champs de tournesol traités au Gaucho, insecticide systémique développé par les laboratoires allemands Bayer, sont peu à peu atteintes de paralysie et ne retrouvent plus le chemin de la ruche. Même pour y mourir. Alors que l'abeille, apparue sur terre il y a 80 millions d'année, a traversé sans faillir tous les bouleversements climatiques, 450 000 ruchers ont ainsi été ravagés entre 1996 et aujourd'hui.

Les chercheurs ont aujourd'hui les éléments pour établir la toxicité de l'insecticide mis en cause. Les travaux menés par Marc-Edouard Collin, chercheur au laboratoire de l'Inra d'Orléans, montrent que l'ingestion d'une dose d'un milliardième de gramme d'imidaclopride - molécule active du Gaucho - par gramme de pollen suffit à paralyser une abeille. Jean-Marc Bonmatin, du CNRS, a cherché la présence de cet insecticide dans le sol, les plantes, et a comparé ses analyses avec celles de champs biologiques. Ses analyses ont décelé la présence d'imidaclopride dans le capitule et le pollen d'un tournesol traité. Une quantité infinitésimale, mais suffisante pour intoxiquer une abeille.

Le 22 janvier 1999, le ministère de l'Agriculture a interdit provisoirement le traitement au Gaucho des semences de tournesol. Saisi par Bayer et les semenciers qui avaient recours à ce produit, le Conseil d'Etat a confirmé dix mois plus tard la décision du ministre et demandé l'application du principe de précaution. Les apiculteurs exigent maintenant une interdiction totale et définitive de l'imidaclopride. Car, entre-temps, cette molécule miracle a fait des petits. On la retrouve dans une dizaine de produits destinés à traiter presque toutes les variétés de céréales, mais aussi les arbres fruitiers et les animaux de compagnie. Sa cousine, le fipronil, autre molécule systémique présente dans le Régent, commercialisé par Rhône-Poulenc, semble produire les mêmes effets. En scientifiques diligents, les chercheurs ont étendu leurs travaux à d'autres végétaux et aux incidences du produit dans le temps. Là encore, les résultats sont inquiétants. Un an après, les sols recèlent suffisamment d'imidaclopride pour qu'on en retrouve dans les plantes non traitées que l'abeille butine. Et bon nombre de métabolites, protéines fabriquées en cascade par la plante traitée par cette molécule, se révèlent tout aussi toxiques. En 1998, à la satisfaction de Bayer, les travaux de ces mêmes laboratoires n'étaient pas parvenus à établir clairement un lien de cause à effet entre le recours massif à ces produits, 400 000 ha de champs de tournesol traités, principalement dans le centre, le sud-ouest et l'ouest de la France, et la mort des abeilles.

Toxicité. Après une guerre de tranchées pour obtenir communication du dossier d'homologation du Gaucho, les apiculteurs et leur avocat, Bernard Fau, devenu spécialiste des OGM, ont découvert que les scientifiques ne disposaient pas de tous les éléments. Dans son dossier d'homologation, la firme avait bien mis en avant la toxicité de son produit pour les volatiles, mais n'était pas allée jusqu'à chercher la petite bête.


punaise.gif (183 octets)Jusqu'au bout, Bayer s'est accroché
La firme a investi 1 milliard de francs dans le pesticide.

Einstein disait: «Si l'abeille venait à disparaître, l'espèce humaine n'aurait que quatre années à vivre.» Le 25 octobre, des dizaines de convois de ruchers convoleront de toute la France pour finir leur voyage à Commercy (Indre-et-Loire), au pied des murs de l'une des usines de Bayer. Ce jour-là, la FNSEA sera au côté des apiculteurs pour demander l'interdiction de tout enrobage de semences avec de l'imidaclopride et la révision des procédures d'homologation.

Recours. Ils ont, en parallèle, introduit un recours auprès du tribunal administratif contre le ministère de l'Agriculture, et plus particulièrement le service de la protection des végétaux habilité à délivrer les homologations, peu pressés de communiquer aux apiculteurs le dossier du Gaucho. Ce dernier a fini par arriver, après intervention du cabinet du ministre. «Après six ans de combat, on a compris que la science n'est malheureusement pas le seul instrument du droit», explique Henri Clément, président de l'Union nationale de l'apiculture française (Unaf). Pour Maurice Mary, apiculteur à Chezelles dans l'Indre, l'affaire commence en 1994. Les agriculteurs ont alors massivement recours au Gaucho pour traiter le tournesol. Très vite, avec d'autres apiculteurs, il acquiert la certitude que ce nouveau produit sème la mort dans ses ruches.

Menaces. Il alerte le ministère et fait procéder à des analyses. L'industriel les conteste, mais l'apiculteur tient bon. Bayer propose alors de le rencontrer. Devant son refus, le laboratoire tente d'user d'une autre arme. «Contre mon silence, affirme-t-il, ils m'ont proposé de diminuer d'un tiers la dose de matière active dans le Gaucho.» En vain. Bayer se dit ensuite être prêt à planter sur chaque parcelle un panneau «Traitement Gaucho». Et s'attire une fin de non-recevoir: «Les abeilles ne savent pas lire.» Depuis, Maurice Mary a reçu deux mises en demeure des avocats du laboratoire le menaçant d'une procédure. Les menaces ont pris fin avec l'interdiction temporaire du produit par le ministre. Les apiculteurs ont conscience des enjeux de la guerre qu'ils mènent. Bayer a investi près de 1 milliard de francs dans l'imidaclopride. Exactement le chiffre d'affaires que réalise la filière apicole en France.


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