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L'abeille est-elle
un animal domestique ? par Ambroise |
Est-il besoin de rappeler que l’ouvrière possède à l’extrémité
de son abdomen un dard ? Nous devons savoir en tout cas que ce dard est un
appareil complexe formé de deux soies fines et barbelées, associées à une sorte
de piston qui déverse le contenu des glandes à venin en glissant dans une
gouttière. Nous connaissons parfaitement les effets de la piqûre qui, en dehors
d’une vive douleur, se traduit par une enfleure localisée ; nous sommes moins
bien renseignés par contre sur la composition exacte du venin. Nous pouvons dire
cependant que ce liquide renferme des protéines ainsi que des enzymes,
véritables catalyseurs biochimiques qui dégradent la matière de nos cellules.
Après une première piqûre sans grand dommage, la deuxième (même très éloignée de
la première dans le temps) provoque un choc physiologique qui peut aller jusqu’à
la mort.
Mais si la piqûre de l’abeille est propre à faire fuir tout ennemi de la ruche,
elle est encore plus souvent fatale à l’abeille qu’à sa victime. Les crochets
terminaux de l’aiguillon maintiennent généralement dans les tissus de la victime
tout l’appareil venimeux : l’abeille ne peut donc se retirer sans abandonner la
partie postérieure de son abdomen, ce qui lui est fatal. L’abeille se défend
plus qu’elle n’attaque : quand elle agresse, c’est le plus souvent qu’elle se
croit menacée.
Une vie soigneusement programmée
Revenons
maintenant aux paisibles activités de l’abeille, celles qui occupent le plus
clair de son temps. A la belle saison la longévité des ouvrières ne dépasse pas
quarante-cinq jours ; pendant cette courte vie de labeur elles connaissent des
activités multiples qui varient avec l’âge comme l’a montré Von Frisch. Les deux
premiers jours de sa vie, l’ouvrière nettoie les alvéoles puis ventile la ruche
de ses ailes ; du 3e au 5e jour, elle nourrit les larves des ouvrières et des
mâles avec le miel et pollen ; du 6e au 10e jour, elle poursuit son rôle de
nourrice mais s’occupe particulièrement des très jeunes larves ou larves
destinées à un avenir royal ; c’est à cette époque que ses glandes buccales
sécrètent une substance dont nous reparlerons : la gelée royale. Si toutes les
larves bénéficient de cette gelée dans les trois premiers jours de leur
existence, seules les larves des futures reines reçoivent exclusivement cette
nourriture leur vie durant.
Après le 10e jour, les ouvrières deviennent magasinières : elles entreposent
dans les alvéoles le miel et le pollen que leur apportent leurs aînées
butineuses : elles fabriquent aussi les opercules destinés à fermer les cellules
du magasin. Peu de temps après, elles se mettent à sécréter une grande quantité
de cire par leurs glandes abdominales et participent à l’aménagement des rayons.
Elles effectuent en même temps leurs premières sorties et apprennent à
s’orienter, ce qui leur sera fort utile dans les jours suivants.
Du 18e au 20e jour, l’ouvrière se fait gardienne à l’entrée de la ruche :
malheur à l’étranger qui voudra pénétrer en force ! Et c’est finalement dans la
deuxième moitié de son existence que l’abeille joue le rôle que nous lui
connaissons surtout :celui de butineuse. Mais dans sa spécialité, la butineuse
choisit son butin : récoltant tantôt le pollen tantôt le nectar, elle ne mélange
pas les produits de sa récolte ; jamais non plus au cours d’un voyage elle ne
butine des fleurs appartenant à des espèces différentes.
Il nous faut remarquer que si la succession des activités de l’ouvrière se
déroule toujours dans le même ordre cela ne tient pas à une quelconque volonté
de l’abeille qui manifesterait le désir de changer d’activité ; cela tient en
grande partie à une évolution physiologique de l’insecte au cours de sa vie. Les
glandes nourricières sécrétrices de gelée royale ne fonctionnent qu’un temps ;un
peu plus tard, ce sont les glandes cirières qui prennent le relais ; quand ces
dernières cessent de fonctionner à leur tour, les abeilles ne peuvent plus
participer à la construction des rayons :elles deviennent gardiennes puis
butineuses. Ce qui, vu de loin, passe pour d’énigmatiques reconversions de
l’ouvrière est en réalité le reflet d’une évolution physiologique de l’animal.
Malgré tout, cette transformation de l’ouvrière n’impose pas une succession de
spécialités aussi rigoureuse que nous pourrions le croire. Sans aller jusqu'à
faire preuve de fantaisie, les ouvrières ont la possibilité de s’adapter aux
besoins pressants de la ruche et de revenir par exemple à des activités qui ne
sont plus de leur âge. Si des nourrices s’occupant du couvain perçoivent une
élévation anormale de la température, elle peuvent se mettre à ventiler
l’atmosphère en faisant battre vivement leurs ailes ; cessant d’accepter le
nectar des butineuses, elles font comprendre à ces dernières qu’il faut apporter
de l’eau afin de refroidir l’atmosphère. (Nous savons qu’en s’évaporant l’eau
absorbe des calories). Ainsi les ouvrières s’adaptent remarquablement bien aux
circonstances ; aussi longtemps que nécessité d’abaisser la température de la
ruche se fait sentir, elles ventilent ou vont chercher de l’eau. L’alerte
passée, les nourrices retournent à leurs « berceaux », les butineuses à leur
fleurs. Un tel comportement montre à quel point les besoins de la ruche
commandent l’activité des ouvrières ; il nous laisse aussi penser que les
ouvrières disposent d’un langage pour solliciter la participation de chacune à
la tâche accidentelle.
Ambroise